Terrenoire : « on peut vivre dans la contrariété des forces et en sortir grandi »

Raphaël (à gauche) et son frère cadet Théo (à droite). Crédit : Pierre-Emmanuel Testard

Après plus de 6 mois d’interviews Skype et Zoom, on a enfin RDV pour une interview IRL avec les deux frangins stéphanois qui viennent de sortir leur premier album LES FORCES CONTRAIRES. JOIE !

Pour l’occasion, on se retrouve en extérieur, distanciation sociale oblige, dans un bar du 17e arrondissement de Paris, juste à côté du studio d’enregistrement de Terrenoire.

Révélés en 2018 par un ep éponyme et couronnés par plusieurs prix de jeunes talents (Inouïs du Printemps de Bourges et Inrocks Lab), Raphaël et Théo, de 6 ans son cadet, présentent leur premier album baptisé LES FORCES CONTRAIRES… Pourtant à mieux les observer, le duo semble en parfaite harmonie comme Théo confirme : “on a créé un vocabulaire commun, on entend la même chose”. Et si dans la vie, le binôme fait attention à garder des espace de liberté et d’intimité, vivant par exemple leur confinement à distance, dans le travail c’est une relation fusionnelle nourrie depuis 4 ans, l’ossature des chansons et des textes étant confiée à Raph quand Théo serait plus “l’homme des machines”.

“On fait attention à comment on se parle, car on passe des journées, voir des semaines ensemble. C’est de l’artisanat de 9H à 18H.

Comparant leur métier de musiciens à celui d’artisans, ils se veulent besogneux et résilient, préférant “travailler tous les jours pour apprendre et progresser”. La genèse de LES FORCES CONTRAIRES ressemble d’ailleurs plus à une savante théorie, définissant un cadre presque métaphysique, qu’il a fallu écrire avant d’appliquer scrupuleusement en musique.

Un album atrium

Au commencement, c’est donc un texte fondateur qu’ils prennent le temps d’écrire pendant près de 3 jours, leur évitant de donner vie à un bouquet de chansons désaccordées : “Dès novembre 2018, on voulait faire un album atrium, cette architecture serait tenue par 4 piliers qui nous entourent tout le temps de la création : l’amour, la mort, la mer et la lumière. Et rester dans cet environnement pendant la création sans sortir du propos” Cette image mentale d’atrium pose ainsi les bases, “comme un moule de château de sable”.

La dimension sacrée des choses dans l’art nous parle beaucoup. De Max Richter aux films de Terrence Malick ou l’auteur Christian Bobin, c’est au coeur de notre musique c’est sur.”

A l’écoute de LES FORCES CONTRAIRES, on retrouve bien ces piliers sacrés : on y parle d’amour et de sexe (Margot dansait sur moi, baise moi), de mort (Derrière le soleil, ça va aller), d’espoir et de fatalité (la fin du monde et dis moi comment faire), mais aussi de leur cité chérie Saint-Etienne (Jusqu’à mon dernier souffle), autre repère fondamental de Terrenoire (qui doit son nom à un quartier de mineurs de la ville).

De toutes ces contrariétés, né un album très intime et sans grande pudeur, repassant l’intimité de leurs souvenirs et de leurs émotions sur bandes et “résonnant de manière universelle pour l’oreille qui l’écoute”. Et si tout le disque est bouclé et masterisé à la veille de la quarantaine, le disque semble s’accorder étrangement bien avec la situation actuelle du monde : “C’était important pour nous de dire qu’on peut vivre dans la contrariété des forces et en sortir grandi.”

“L’album sort d’un traumatisme premier qui est la mort du père. »

Habitués à travailler en famille, Terrenoire nous confie être monté sur scène et avoir chopé le virus” très jeunes grâce à leur oncle adoré Freddy Kroegher, un musicien de heavy funk des 80’s : “c’était le musicien de la famille, on écoutait en boucle son disque quand on était petit, un personnage fascinant”. Pour ce disque qui est un hommage évident à leur défunt père, la fratrie a pourtant laissé malaxer leur “Terrenoire” dans d’autres mains : November Ultra sur certains arrangements (Mélanie Nova), Barbara Pravi pour les textes (et qui chante sur La fin du monde) et Lucas Eschenbrenner à la production (aka Felower qui a aussi bossé pour Fils Cara, un autre stéphanois).

“En 2018, on était épuisé énergiquement et avec Théo, on vivait la même chose au même moment : la mort de notre père. On s’est dit mais comment on va faire ce disque ? On avait vraiment besoin d’aide ! »

Contrairement à leur premier EP bouclé hermétiquement dans l’appart de 23m2 de Raphaël, ils appellent donc cette fois leurs amis pour poser les bases, les invitant à “une journée d’écoute de toutes les maquettes, 7h durant”. Leurs retours nourrissent leur travail et régulièrement ils interviennent en studio pour les soutenir moralement : “nos amis sont garants de la vision de cet album et on se repose vachement sur eux”. Cerise sur la piste, le mixage sera fait à NYC en compagnie de Fab Dupont (The Do, Thomas Azier).

“La volonté du disque, c’était de ne pas être trop fleuri, mais un peu frontal voir brutal.”

Si leur démarche initiale d’atrium peut paraître un peu trop théorique, leur musique elle, se garde bien d’être expérimentale ou désincarnée, Terrenoire affectionnant par dessus tout la chanson et variété. Afin de rester concis et digeste, ils mettront pas mal de temps à “trouver les 10 bonnes chansons”. Et pour les guider dans leur quête, des stars de la pop scintillent dans un ciel d’influences : de Frank Ocean en étoile du Berger, “l’album Blonde un chef d’oeuvre pour nous”, à Sufjan Stevens, en passant par Bon Iver et James Blakes. Côté français, on ratisse large de l’album L’imprudence de Bashung, à PNL, ces deux autres frangins les émouvant de part leur côté “nihiliste et transgressif.”

Un nouveau départ

“On a fait ce travail là, musical, humain et intérieur, et pour moi c’est un disque de régénération d’énergie” résume Raphaël. Et il fait écho – à un an de décalage de sa création – avec cette pandémie mondiale et angoissante : « la mort notamment devient très présente au quotidien, et il ne va plus falloir la fuir (…) D’ailleurs, je pense que les prochains morceaux seront libérés de quelque chose, dans les textes et dans la musique”.

 

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Sur la pochette du disque (un tableau signé Leny Guetta), on découvre leurs portraits peints en clair obscur avec des visages allongés comme ceux de Modigliani et des traits communs à la peinture métaphysique de Chirico. A contre courant des pochettes fluo instagrammables, Terrenoire choisit donc ici, “une certaine forme de radicalité, sinon tout s’effondre dans la vie”. En déformant leurs visages, ils font le parallèle de notre rapport déformé au réel notamment par les réseaux sociaux. Ici pas question de se vendre pour du coeur ou du like, ils privilégient une oeuvre d’art pour « sanctuariser ce disque qui créer un temple autour de notre père, de notre fratrie.”

“Les années à venir vont être sacrément costaudes, et si nous les artistes on ne remet pas un tout petit peu en cause ces trucs là – le capitalisme tout puissant, le narcissisme, le patriarcat, l’ambition et la conquête, ce qui à nos yeux détruisent le monde – ça devient insupportable ! À notre échelle, on essaye de faire grandir une philosophie de travail, notre label et notre ville.

Cette saturation d’instagram, l’artiste comme produit marketing, la réduction de la musique en pastille Tik Tok : “ça va se fracturer bientôt, regarde Sufjan Stevens qui sort des chansons de 12 minutes et Bon Iver qui s’affranchit des plateformes de streaming : ce sont des signaux pour moi !” conclut Raphaël. C’est sans doute une des raisons pour laquelle ils ont créer leur label et leur studio, le Black Paradiso, cette forme d’indépendance, qui sans être transgressive leur permet d’aborder autrement la musique, et de se rapprocher de la scène stéphanoise (en plein renouveau, on vous en parlait ici), comme ce qu’ils ont fait en devenant coproducteurs du groupe La Belle Vie.

 

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Enfin à l’échelle de sa communauté, Terrenoire offre « des passerelles » à ses fans pour les impliquer dans la création : plusieurs milliers de personnes ont ainsi pu participer à une « hotline » (aka un patchworks sonore et visuel), brodé et orchestré par le groupe lui-même à partir des messages reçus, formant ainsi une formidable harmonisation du réel (à la manière de Chassol) : “Incarner c’est important pour nous. Faire corps et choeur avec les gens, pour arrêter de mettre les artistes dans une niche intouchable”. Touché !

L’album LES FORCES CONTRAIRES est disponible en version digitale et physique.

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Abigaïl Aïnouz.

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