Petit guide pour faire vivre son album en 2021 

Déjà un an que le monde de la musique s’est adapté à ce climat où chaque nouvelle sortie d’album n’est plus accompagnée de sa traditionnelle release party. Pour en discuter, rencontre avec des groupes qui ont essayé de trouver des moyens détournés pour faire vivre leurs disques nés en ces temps maudits – Tapeworms et The Orielles – ainsi qu’avec ceux derrière les labels Howlin Banana et Géographie. 

1er janvier 2020, 00h01. Pendant que vous enlacez vos proches tout aussi pompettes que vous et que vous regardez le SMS de meilleurs voeux aussi mignon que témoignant d’un manque d’aptitudes à l’usage des nouvelles technologies que viennent de vous envoyer vos grands-parents, vous souriez. 2020 sera votre année, et celle de votre groupe. 

Votre nouvel album, celui sur lequel vous avez sué sang et larmes depuis deux ans, celui qui doit vous faire passer du statut de petite sensation de votre localité à celui de formation qui compte dans la sphère indie de votre pays, doit enfin voir le jour au mois de février. Aux infos, votre Ministre de la Santé jure dur comme fer que ce virus apparu il y a quelques semaines quelque part en Chine et pas plus dangereux qu’une grippette n’a aucune chance de franchir vos frontières, étonamment virucides. Pas de doute, 2020 sera votre année. 

Mi-mars 2020, New York. Alors que votre toute première tournée américaine était censée vous emmener jusqu’à la scène du festival South By Southwest, à Austin, le couperet vient de tomber sur vos ambitions internationales. Un confinement quasi-mondial vient d’être décrété, poussant tous les gens qui, comme vous, se retrouvent à plusieurs milliers de kilomètres de leur pays de résidence, à devoir plier bagage en urgence. 2020 ne sera peut-être pas votre année.

Cette situation, c’est peu ou prou celle qu’ont vécu les trois jeunes anglais de The Orielles. Comme tant d’autres encore. Alors que sortait, le 28 février 2020, leur deuxième album, Disco Volador, exercice de pop spatiale et classieuse aux accents jazzyet à la magnifique pochette orange rappelant les gravures de la plaque apposée sur la sonde Pioneer –, le groupe est contraint d’annuler toutes les festivités et joyeusetés censé être offertes par la tournée qui se profilait. Pendant une durée indéterminée, qui deviendra très rapidement interminable. 

Dans leur tête, mais sans doute aussi dans celle de tous ceux qui ont publié leur album entre la fin de l’année 2019 et le début de ce satané mois de mars 2020, et même après, une seule interrogation, une seule angoisse :  comment continuer à lui faire garder son intérêt sans ce formidable (ré)activateur qu’est la tournée ? En d’autres termes, comment le faire vivre avec les moyens du bord ?

Livestreamocène

Si les confinements qui rythment nos existences devenues futiles depuis plus d’un an portaient le nom d’une période géologique, ils seraient sans nul doute appelés le livestreamocène. Partout sur les Internets mondiaux ont en effet fleuri festivals sur Facebook, concerts diffusés en direct sur Youtube et autres partenariats Travis Scott – Fortnite – Twitch. Pourtant, les live-sessions peuvent très vite s’avérer redondantes, artificielles, en plus de souffrir de l’évidente comparaison avec les concerts, qui eux, véhiculent des émotions viscérales en plus du plaisir auditif. Mais il faut s’y faire. Exploiter leur potentiel certain, permettant une expérimentation plus-que-totale.

Quelque part, le Covid nous a été bénéfique. Je pense qu’on aurait lancé le concept dans tous les cas, mais le manque de concerts dû à la pandémie a été un accélérateur. Les lives en conditions réelles nous enferment trop dans un carcan “groupe de rock”, et nos sessions nous ont permis d’opérer notre mutation vers ce qu’on est vraiment.

Ces mots sont de Théo Poyer, chanteur et guitariste du trio Lillois Tapeworms. 2020 devait aussi être leur année, avec la sortie d’un premier long-format, Funtastic, défendu par pas moins de quatre labels, Howlin Banana et Crane Records en France, Coypu Records en Italie et Testcard Records au Japon – excellente petite structure pour férus d’indie pop asiatique, par ailleurs. Rien d’étonnant en effet à voir ce groupe si influencé par la culture du Pays du Soleil Levant, mélangeant allègrement influences shoegaze débridées à la Swirlies et sonorités vidéo-ludiques proches des courants affiliés à la PC-Music, disponible dans les étals des disquaires de Shibuya. On n’aurait pas non plus été surpris de les y voir faire une petite tournée. Si seulement. 

Annoncé pour le début du mois de mai 2020, soit en plein confinement, Funtastic se retrouve reporté au 25 septembre 2020. La fenêtre de tir, trouvée après discussions avec leurs encadrants, est parfaite au regard de la situation imparfaite. Quelques jours auparavant, la petite bande avait pu bénéficier de l’organisation de concerts sur la terrasse du Trabendo, à Paris, pour offrir à leur public un avant-goût de leur pop bruitiste et malicieuse.

Quelques semaines plus tard, le rideau tombe, et notre activité favorite, se poser à quelques centimètres de nos artistes préférés et se faire remuer le corps par les vibrations des basses, n’a pas toujours pas repris depuis. Mais ces Vers pas si Solitaires que ça – ne regardez pas ce que “Tapeworms” veut dire sur Google, vraiment –, grands amateurs du génie de Sweet Trip, ont de la suite dans les idées.

Nos influences regorgent d’artistes qui fonctionnent en do it yourself total, y’a une énergie et un je-ne-sais-quoi de très enthousiasmant là-dedans, nous explique Théo depuis l’écran d’une conversation Google Meet. Du coup ça nous a donné envie de faire pareil, et c’est de là qu’est partie l’idée des Funtastic Planets”. 

Sous ce nom aux allures de syndrôme de Peter Pan, une expérimentation ayant totalement sa place dans le processus créatif du trio : remodeler quasi-totalement une matière déjà existante afin qu’elle colle davantage aux nouvelles influences des Tapeworms, “avec une place bien plus grande donnée aux machines, aux samplers et aux pads, mais toujours avec nos guitares, pour pouvoir être programmé.es dans des événements plus pop, plus club” 

Véritable laboratoire à domicile, les Funtastic Planets leur permettent de “passer un vrai cap dans la production, de définir davantage notre son, de combler nos faiblesses et de préparer nos futurs projets. Tout ça en s’amusant !, m’expliquent de concert Théo et Margot Magnière, bassiste et autre chanteuse du trio. Parfois, on réécoute nos anciens morceaux et on se dit qu’avec du recul on aurait pas du tout fait ça comme ça !”

Mais pas seulement. Les Tapeworms en profitent aussi pour bosser un élément parfois occulté par les groupes qui naviguent dans des courants proches d’eux, et qui est pourtant de plus en plus essentiel à l’heure des réseaux sociaux à tout-va : l’univers. 

Costumes angéliques et/ou influencés par la mode underground japonaise, petit logo tout mignon en forme de tâche indéterminée, introduction choose your player inspirée des jeux-vidéos qui les aident à tuer le temps, fonds-verts aériens et qui rappellent une enfance perdue, sans oublier cette esthétique de la débrouille la plus totale… Les Funtastic Planet offrent à ces trois millenials pur-jus – ils ont entre 22 et 27 ans – un nouveau terrain de jeu et de confection de leur esthétique visuelle.

Oeuvre d’art totale

Eux aussi ont fait le choix du visuel, mais d’une façon différente. Et peut-être encore plus poussée. The Orielles, fil rouge du scénario sans doute pas si fictif que ça en introduction de cet article, n’ont pas non plus voulu s’arrêter à la live-session basique. 

On a tout de suite vu que ce qu’il manquait, ce sentiment d’avoir l’impression d’y être, de faire partie de quelque chose. Au final, ça reste un groupe qui joue derrière ton écran…”. Esmee Dee Hand-Halford, bassiste et chanteuse de la formation originaire d’Halifax, dans le Nord-est de la Perfide Albion, sait de quoi elle parle. 

Début décembre 2020, ses Orielles donnaient un concert streamable en direct depuis The Trades Club, à Hebden Bridge. Un concert simple et efficace, qui aurait sans doute été mon concert préféré pour les deux prochaines semaines si j’avais pu le voir en vrai, mais qui perd de son charme quand vous le matez depuis votre chambre, une pizza et une bouteille de bière à la main. Dans la tête du trio, les idées fusent. Elles donneront naissance à La Vita Olistica

Là-aussi, il est question de tuner les morceaux sortis sur un disque précédent. Mais ici, on pense “film expérimental de la Nouvelle Vague japonaise”. La Vita Olistica, c’est en effet une expérience cinématographique basée sur le contenu déjà très cinématographique de Disco Volador, réalisée par The Orielles et leurs ami.es et qui sera présentée par le groupe dans divers festivals anglais durant cet été. 

On a vraiment essayé de faire en sorte que celui qui regarde le film ait vraiment l’impression d’y être. On a pensé la caméra comme la perspective de l’observateur d’un house show, m’éclaire Henry Carlyle Wade, guitariste de la formation. Être en concert, ça nous manque à tous, et même si c’est difficile de mettre de la vie dans une live-session, je pense qu’on l’a plutôt bien fait avec La Vita Olistica.”

Véritable travail multisensoriel, La Vita Olistica se présentera sous la forme de morceaux piochés dans Disco Volador, joués en live et reliés entre eux par des instants de vie et des scènes paranormales, le tout shooté par une caméra au grain vintage et agrémenté d’effets de lumière qui rappellent les grandes heures du cinéma psychédélique. Une quasi-évidence pour ces grands amateurs du Septième Art, et notamment de science-fiction, qui peuvent autant se noyer dans un vinyle de Stereolab que dans des films de Toshio Matsumoto, auteur de “Les Funérailles des roses, influence avouée du projet. 

Sans compter le fait que le processus de conception et de tournage du film donnait au groupe l’opportunité de se sortir un minimum de cette angoissante succession de confinements outre-Manche. “On a pu créer une œuvre d’art totale, si j’ose dire, sourit Esmee-Dee. 

Cette idée de film basé sur une œuvre musicale, ils ne sont pas les seuls à l’avoir eue. Comme me l’annonçait il y a quelques semaines Marlon Magnée, La Femme avait déjà en tête une fausse émission de télévision basée sur Paradigmes bien avant la pandémie, mais celle-ci aura servi de catalyseur. Pourtant, il y voit une limite pouvant s’appliquer à toutes les façons détournées de faire vivre un album : produire un clip ça coûte déjà plus que ça ne rapporte, alors imagine en produire quinze…

L’argent, toujours le nerf de la guerre. Une opinion que rejoignent Rémi Laffitte, de Géographie, et Tom Picton, d’Howlin Banana, deux des labels indépendants les plus qualitatifs de notre Hexagone, interviewés sous une pluie torrentielle à Nation. Interview réalisée sans capuche ni parapluie par votre reporter. C’est du journalisme total. 

Pour ces petites structures peu ou pas subventionnées, le live est un facteur importantissime de leurs chiffres de vente, et donc de leur économie entière. Il a donc fallu s’adapter. Pour Tom, une idée s’est rapidement imposée. “J’ai réduit le nombre de pressages des albums, de façon à les écouler tranquillement, quitte à en refaire s’ils marchent bien”. Le premier LP de Hoorsees, quatuor indie rock parisien dont on vous a déjà parlé ici, s’est donc retrouvé sold-out en à peine une semaine.  Hoorsees, groupe que l’on a depuis souvent retrouvé dans les line-ups de festivals virtuels. 

Choisir où mettre son énergie

Grâce, notamment, aux initiatives comme le Bandcamp Friday – la plate-forme supprime, un vendredi par mois, toutes les commissions qu’elles prend sur la vente d’un disque, donnant de ce fait la totalité des revenus aux artistes – les petits indépendants ont pu écouler leurs stocks sans trop de soucis, faisant grimper la part des ventes par correspondance dans leurs résultats. Ventes majoritairement réalisées par “des gens qui, normalement, attendaient les concerts pour mettre la main sur les disques.

Pour les deux gérants de label, trouver d’autres solutions est un processus long et risqué. Il faut de l’argent, du temps, mais aussi des idées. D’autant plus que certains artistes et groupes ne sont tout simplement pas intéressés par ces tentatives de résurrection, équivalent musical de l’acharnement thérapeutique. Quid des disques maudits, sortis avant la pandémie, et qui seront parfois remplacés par leurs successeurs sans même avoir eu le temps d’être présentés à une audience en chair et en os ? 

Honnêtement, même si j’aime beaucoup le dévouement dont certains font preuve, et je comprends totalement les groupes qui font ça, je préférerais mettre des sous dans un prochain album, qui pourra bénéficier des concerts, plutôt que dans un moyen de garder l’intérêt de celui qui vient de sortir dans les conditions qu’on connaît.” 

Une question essentielle mérite aussi de se poser. Faire vivre son album avec un auditoire déjà acquis, c’est chouette, mais comment en toucher un nouveau ? L’avantage du concert, d’autant plus quand vous êtes un jeune groupe qui cherche encore à se faire une place dans le grand gratin musical, c’est qu’il vous permet de présenter votre musique, souvent la chose la plus intime jamais sortie de vos neurones, à un public varié. Je ne compte en effet plus les groupes vus en concert parce qu’embarqué par la poigne ferme d’un ami me disant “tu verras, c’est super”, intérêt qu’il est beaucoup plus difficile de susciter quand il s’agit d’un événement dématérialisé.  

Ce problème, les Tapeworms l’ont expérimenté avec leurs Funtastic Planets. Prévues au départ pour être un rendez-vous mensuel, le rapport entre le travail préparatoire et l’avantage offert en termes de visibilité s’est rapidement avéré défavorable pour la motivation des trois jeunes Lillois. “D’autant plus qu’on n’ a pas vraiment fait beaucoup de promo”, reconnaît Margot. 

Mais, pire encore, une partie de leur public, celle les suivant depuis leurs débuts très shoegazesques avec Everything’s Fine, EP sorti en 2018 sur Buddy Records – label tout aussi qualitatif que les deux cités dans cette partie – ne s’est tout simplement pas reconnue dans ces morceaux retapés à la sauce hyperpop. La bande espère que les remixs prévus, dont celui de Magic Pierrot, morceau auparavant exclusif à la version japonaise de Funtastic et retravaillé par la productrice japonaise Tentenko, leur permettront de se propager dans les oreilles de ceux qui ne les connaissent pas encore. 

Pour gratter de nouveaux fans, certains groupes, comme Beach Youth en France, se sont mis à… TikTok. Mais, là aussi, la pratique est chronophage et nécessite d’avoir déjà un univers préalablement établi – et qui surtout, se prête au jeu – afin de se démarquer dans la marée de vidéos de quinze secondes de la célèbre application aux onze millions d’utilisateurs… rien qu’en France. 

De plus, les algorithmes capricieux peuvent vous montrer une de vos blagues nulles à 150 000 personnes mais ne donner que quelques dizaines de vues à l’extrait du clip sur lequel vous bossez depuis deux mois et que vous avez voulu teaser sur la plate-forme en espérant susciter un engouement. Rémi Laffitte, lui, soulève un point plus cruel encore. “Tu peux avoir des dizaines de milliers de vues sur ton TikTok, mais dedans tu n’auras que dix personnes qui iront vraiment écouter ce que tu fais. La moitié de ces dix personnes n’accrocheront même pas.

Toujours est-il que cette crise n’a pas que des désavantages pour les groupes, plus ou moins expérimentés. Elle leur offre en effet un temps plus que bienvenu pour peaufiner leur art, se façonner un univers n’appartenant qu’à eux, ou tout simplement pour prendre des vacances bien méritées. 

Difficile de savoir quelle sera la place de ces pratiques dans un monde où les concerts devant un public non composé de pixels redeviendront la norme, d’autant plus au regard du prochain défi, écologique cette fois, qui attend le monde de la musique. D’ici là, on espère qu’on pourra à nouveau se poser à quelques centimètres de nos artistes préférés et se faire remuer le corps par les vibrations des basses. 2022, ça sera notre année. 

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Jules Vandale

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