Zed Yun Pavarotti, l’idole des jeunes (prolos)

Crédit Manuel Obadia Wills

Si Angèle a eu son heure de BROL (argot belge), Zed Yun Pavarotti compte bien lui aussi passer à la postérité avec son premier album Beauseigne (patois stéphanois).

Quoi de plus évident que cette expression typique de l’ancienne cité industrielle pour baptiser son premier album, une oeuvre aussi radicale et intime, que celle tatouée sur son visage.

Beauseigne, ça veut dire, le pauvre, bichette, c’est une marque d’affection et de compassion” ZED YUN PAVAROTTI

En saluant la ville qui l’a vu grandir et marqué au fer, Charlan Zouaoui-Peyrot (de son vrai nom) semble aller droit au but (une blague un peu border, on l’avoue pour ce fan du maillot Vert) : “appeler mon album Beauseigne c’était aller au plus profond de mon histoire, d’où je viens” précise-t-il. Cette histoire, c’est celle du kid Pavarotti, qui grandit dans les quartiers populaires de Sainté – aka Saint-Etienne, contraint de déménager plusieurs fois après le divorce de ses parents et accablé par les problèmes d’argents du ménage.

Frères d’abandon

Loin de pointer du doigt Saint-Etienne (dont la nouvelle génération d’artistes comme Terrenoire et Fils Cara crépitent d’inventivité), Zed Yun nous confie plutôt la richesse sociale de cette ville qui l’a modelé :

“C’est une ville un peu abandonnée mais disons que tous les habitants qui la composent sont frères d’abandon. Tout le monde s’apprécie et se respecte. Il n’y a pas ce sentiment d’injustice sociale dans la ville, Il n’y a pas non plus de vrai bourgeois ou de prolo, tout est mélangé. C’est ce qui crée l’ambiance de Sainté.”

Cette horizontalité sociale, Zed la revendique encore aujourd’hui en précisant que son statut d’artiste n’est rien d’autre qu’un travail répondant à une logique ouvrière, “c’est mon travail de faire ça”, se faisant ainsi le porte-voix des siens pour représenter sa “réalité.”

De Manchester à Saint-Étienne

Pour traduire sur bandes ses états d’âme, Zed Yun va s’essayer à divers genres musicaux, développant à ses débuts une passion dévorante pour le rock anglais et la brit pop, puis s’identifiant carrément à leurs origines sociales :

En Angleterre, le truc populaire, c’est d’être prolo et de parler de cette tristesse avec ta guitare. Y’a des superstars. Venant de Sainté, j’aurais aimé que la norme ça soit ça, mais en France c’est pas trop l’idée… “

Ado, il rêve d’un Oasis à la française, d’une idole de classe moyenne, voir prolo de province, une case manquante et inexistante de notre frise musicale tricolore selon lui :

“Je comprends pas qu’il n’y ait jamais eu en France d’icône qui représente cette part, prolo, pas parisienne, pas extravagante….sauf peut-être Johnny, mais il était dans un autre délire quand même. »

A défaut de trouver son propre modèle enfant, le Zed adulte tente de le devenir : “Je trouve pas ça extraordinaire (mon enfance), ça arrive à tellement de gens, c’était insupportable à vivre mais c’est bon d’en parler, et que ça se diffuse.” D’ailleurs ce n’est pas un hasard si il compare Sainté avec Manchester, deux anciens bastions industriels laissés pour compte et autant ravagés par le chômage que par le foot dans les années de crise : un parallèle évident avec sa propre histoire.

“J’ai une logique folk, portée uniquement sur la composition”

Rappeur malgré lui, se retrouvant plus du côté des chanteurs de variété (“sauf que eux, ils n’écrivent plus leurs chansons et j’ai tendance à mépriser les gens qui délèguent trop”), Zed Yun Pavarotti se tient autant qu’il peut à l’écart de la meute : “j’ai une logique différente, plus folk”- s’insurgeant même contre cette nouvelle scène qui cultive la boucle à gogo :

“Presque plus personne compose aujourd’hui, y’a plus de logique harmonique un peu poussé ! Et moi ça j’en peux plus, c’est infernal.”

Reconnaissant cependant ne pas être très technique, ni dans la surproduction, Zed Yun est allé chercher le beatmaker Osha, son faire-valoir (Mon frère je l’ai écrit pour Osha, il méritait sa chanson”) pour enregistrer Beauseigne. Ensemble, ils mettent au point un effet unique pour sa voix, alliant des reverb et delay “créant une signature et l’appliquant plus ou moins à chaque morceau”.

Présentés au sein du même collectif stéphanois, Osha et Zed bossent de manière fusionnelle depuis presque 5 ans, débutant par une première mixtape qui leur permet de se faire remarquer et de signer chez la maison ARTSIDE (Iliona, MHD) avant de se mettre au boulot pour cet album qu’ils terminent à Biarritz, où vient de s’installer le binôme :

“J’ai suivi Osha à Biarritz. Je voulais pas prendre le risque qu’on se sépare. (…) J’en demande énormément, et si on n’est pas ensemble, ça ne marchera pas, les séances de travail à distance c’est pas simple car on est pas très technique.”

« Cette chaise, elle est là pour tous les autres » 

Si sa musique est un échappatoire, il n’y a qu’à écouter Mon dieu (“mon dieu n’a que 30 balais”) pour se douter que Zed est aussi en quête spirituelle et pousse toutes ses réflexions au maximum. Ancien étudiant en cours de théologie catholique, il y découvre sa foi, avant de finalement tout arrêter pour se consacrer à la musique, “je savais que j’allais adorer, c’était trop fort, je pouvais pas me partager avec la musique.”

Et cette radicalité, se retrouve éprouvée dans Beauseigne, dévoilant en 13 morceaux (et un interlude) autant de possibilités que de genres : de la quête pop du bonheur de Lalaland, à des productions à la guitare inspirées inconsciemment par Post Malone, ou des morceaux plus mainstream comme Le Film, dans la veine The Weeknd (notre titre préféré qui semble présager la suite de son aventure).

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Cover Album, BEAUSEIGNE, 2020 @zedyunpavarotti 💚💚💚💚 #saintetienne #berceau #premices #beauseigne

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Enfin si hier, il traînait encore des clichés un peu trash, notamment à cause des tatouages sur son visage – qu’il “regrette un peu esthétiquement” aujourd’hui – le petit gars de Sainté, désormais “sorti de la galère” laisse entrevoir un personnage moins marginal :

“J’étais plus hostile socialement quand j’ai fait mes tatouages. J’avais plus envie de montrer aux autres qu’on allait pas être pote.

Sur sa pochette peinte par son ami Jason Destrait : on le retrouve assis sur une chaise, à côté d’une autre laissée pour vide et invitant au dialogue : cette chaise, elle est là pour tous les autres, pour tout ceux qui vont écouter le disque. Au delà du vide matériel, c’est une manière de dire que je m’ouvre aussi un peu plus.” L’empathique Beauseigne porte finalement bien son nom !

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Abigaïl Aïnouz

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