Le Noiseur : Une joyeuse recherche du temps perdu

            Le Noiseur nous accompagne depuis plusieurs années. Pour ceux qui se souviennent de son introspectif et romantique projet Sexual Tourism sorti en 2014 et pour ceux qui ont pu apprécier l’EP Musique de chambre sorti en 2020, il était naturel d’attendre ce nouvel album : Relax, sorti ce 5 novembre 2021. Cet album, issu du label Un plan Simple et distribué par Sony, résume les aspirations de l’artiste et aussi celle d’une génération entière un peu trentenaire, un peu mélancolique, un peu désabusée mais qui reste positive malgré les profonds tourments de la dernière décennie. Tentons toujours de rester Relax face au monde, au temps et aux amours qui passent.

Une douce nostalgie réconfortante

« C’était quoi le début du film ?

La première scène à l’origine ?

Viens on s’en fout, on rembobine

Retour rapide, appuie sur spleen. »

Retour rapide

            La couleur principale de cet album est sans aucun doute la nostalgie mais sans ses aspects trop sombres ni trop destructeurs. Cette nostalgie est celle de ceux qui ont vécu leur enfance ou leur jeunesse dans les années 90, celle de ceux qui étaient déjà un peu grands lors des attentats du 11 septembre 2001 et qui ont vu leurs illusions s’en aller avec leur enfance, époque donc où il n’y avait « pas de Bataclan, de tours qui s’écroulent ». Ce temps béni des 90’s évidemment est évoqué dans le titre Retour rapide,où le Noiseur proustien recherche le temps perdu… Les références sont nombreuses : l’école du Micro d’argent, Ophélie Winter, Charlie et Lulu, Hartley Cœur à vif, la victoire des Bleus en 1998. Autant de marqueurs de joie et d’insouciance qui nous donnent effectivement souvent envie d’appuyer sur Spleen et de mêler le présent à nos souvenirs. 

« T’attends quelqu’un qui viendra plus

Tu peux courir tu seras déçu

On retrouve pas les années perdues

Et la vie elle, elle continue » 

Relax

            Laisser partir le temps et l’amour, c’est tout de même ce que nous demande de faire Le Noiseur dans le son Relax, exigence philosophique depuis Héraclite qui nous disait « Tout passe » et il faut bien l’accepter. La même mélancolie joyeuse se retrouve avec le titre Summer slow 88, véritable tête-à-tête mélodique, « 3 minutes et 30 secondes c’est le temps qui m’est donné, trois couplets, trois refrains, c’est tout ce dont j’ai besoin, 81 BPM pour te dire combien je t’aime. » La poésie est partout : dans le rythme, les paronomases et la conscience de la fulgurance des sentiments quand ils sont sur un tempo lent comme la vie, elle qui devrait être plus lente parfois, comme un slow finalement.

Notre époque à prendre avec humour     

« T’auras rien vu de Rome

T’auras rien perçu le soir de la rumeur de la ville

Des gens qui parlent au loin, du temps qui file

T’auras rien vu de Rome, rien entendu

T’auras même pas vu que j’étais près de toi

Que tous les chemins nous menaient là. »  

Week-end à Rome 2.0 

            Autre caractéristique de cet album, l’humour bien sûr, très présent dans ses clips et dans l’univers visuel qu’il présente mais aussi dans ses textes (n’oublions pas que le Noiseur est avant tout celui qui cherche des noises/des embrouilles légères). L’humour et la douce ironie sur le monde et les rapports humains permettent de rendre encore une fois ce projet léger et positivement caustique. On pense bien sûr à Week-end à Rome 2.0, lequel met en avant les dérives technologiques du lien social ou sentimental, qui parfois empiètent sur les relations, les ternissent et les rendent absurdes. Le Noiseur nous emmène à la suite d’Étienne Daho pour un week-end à Rome mais pour lui il sera  plus dur « de coincer la bulle dans ta bulle et D’poser mon cœur bancal dans ton bocal » car l’amoureuse a du mal à décrocher de son univers numérique. Critique légère et poétique de notre société et des changements de comportements depuis les années 90 toujours.

            L’ironie et la joie passent aussi par des références à nos marqueurs communs et aux descriptions panoramiques de notre époque, notamment dans Douce France. La France des dernières années est bien croquée par le Noiseur, et s’y retrouvent pêle-mêle « Mariage pour Tous, Carrefour Market, Michel Houellebecq, télétravail, Week-end à Rome, attestation ». L’appel au collectif est clair, « Douce France, lève-toi et danse, qu’on se mélange, les choses et les franges» et ce pour une bonne raison : « faut profiter, je crois que c’est maintenant, quand on est mort c’est moins marrant. » Hymne national joyeux, plein d’autodérision et d’optimisme encore. 

Des airs de romance

« J’ai plongé dans le spleen

De tes yeux bleus piscine

Chaque fois je touche le fond

Quand la nuit se termine

La lumière est divine mon ange

À l’endroit de ta naissance » 

L’origine du monde

            Un album du Noiseur qui ne parlerait pas de sentiments, d’amour absolument charnel et  d’histoires en déclin nous aurait un peu désarçonnés car l’auteur parle des sentiments comme personne, surtout dans L’origine du monde, Stone de toi ou Ciao Chéri. L’absolu du sentiment amoureux s’illustre avec beaucoup de profondeur (en effet) lorsque le Noiseur évoque l’envie de renouer avec les origines de sa naissance et du monde à travers l’acte de chair. Psychanalyse mise à part, on apprécie l’humour et la légèreté sensuelle de l’artiste qui s’émerveille de ce qui se cache « Sous tes petits blue jeans ».

            Dans Stone de toi,  autre véritable slow de ce projet, la déclaration est claire, l’amour se veut véritable, le sentiment accapare l’esprit : « je réponds plus au téléphone, j’oublie tous mes rendez-vous ». Mots doux qui accompagnent l’ivresse d’une rencontre, le tout accompagné par la voix doucement parlée et sincère de l’amoureux Noiseur qui donne envie d’aimer tout simplement. 

            Inévitable après cette passion, la rupture est évoquée dans la ballade Ciao chéri : « je te laisse, je pars en solo (…) c’est pas moi c’est mon cœur qui bat plus, qui s’endort. » Là encore, les paroles résonnent aux sons des violons et dans l’esprit de tous ceux qui ont déjà dit ou entendu ce genre de légitimations verbales. Fin de relation mature malgré le numéro que l’on tente d’effacer, le Noiseur sait bien « qu’il sera toujours quelque part » et tant mieux pour nous.

Une introspection bien cachée

« Je veux pas mourir comme Jimi Hendrix

Faut pas que je fasse comme Amy et Janis

Je peux pas foutre en l’air, tant de printemps

Je veux pas mourir non, pas maintenant. »

Jimi Hendrix

            Derrière la nostalgie, l’humour et le sentiment, des thématiques profondes viennent entériner la générosité de cet album. On y trouve, en effet, le rapport de l’artiste au succès et à sa volonté de ne pas se perdre mais au contraire de se trouver, de se connaître davantage. Dans Jimi Hendrix,  il évoque des questions existentielles comme ne pas mettre ses pas dans ceux d’icônes musicales parties trop tôt. Le Noiseur s’autorise une sorte d’auto mise en garde pour rester les pieds sur terre et essayer de garder en tête la philosophie d’une Françoise Sagan, à savoir vivre pleinement, pied sur l’accélérateur d’une belle Aston Martin ou d’une Saab décapotable mais en étant conscient des dangers de la vitesse et des excès d’une vie d’artiste. Comme il le chuchote bien dans Aston Morphine : « Course poursuite, poursuite du bonheur. (…) pieds nus, cheveux aux vents, en avant liberté » la recherche de la vitesse, du bonheur, de la gloire a toujours un prix, celui de jouer avec la vie et la mort. 

            Le Noiseur acte ainsi qu’il semble au clair avec lui-même, ayant réalisé un album qui lui ressemble, l’album qu’il aurait aimé sortir quand il était adolescent, nous a-t-il confié. Dans Musique de stade, il confesse qu’il aimerait lui aussi avoir sa Grenade comme Clara Luciani, ne plus être qu’une musique de chambre mais bien une musique de stade avec un tube chantonné en chœur. C’est ce qu’on lui souhaite et c’est sûrement ce qu’il mérite tant qu’il ne perd pas quelques exigences qui semblent lui correspondre et qu’il énonce dans le même titre : « Pour voir le beau, Pour fuir le fade, je grimperai toujours en haut des arbres, Avec le temps je suis moins malade, Plus je trouve ma place, moins je me farde. » Alors pour qu’il continue à nous offrir du beau, souhaitons au Noiseur que sa carrière grimpe aussi haut que lui dans les arbres.

Marie-Gaëtane Anton

En remerciant Le Noiseur pour sa précieuse collaboration

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