Avec “Half Somewhere”, le bolide de TAUR est lancé

Crédits photo : Bruno Gasperini

Rencontre avec TAUR pour discuter du cheminement qui a mené à “Half Somewhere”, une semaine après la sortie de ce long-format de synthwave couleur rouge néon. 

À l’autre bout de l’écran, Mathieu Artu – l’homme que l’on connaît plutôt sous le pseudonyme de TAUR – apparaît tout pixelisé et tout sourire. “J’ai hâte à vendredi, à ce que le disque sorte enfin. Je ne te cache pas que je n’en dors plus beaucoup la nuit !”. Par “vendredi”, il entend le 7 mai, jour où son Half Somewhere, condensé de ses cinq premières années de musique en solitaire, peut enfin éclater à la face du monde.

Pourtant, tout n’a pas été rose, ou plutôt rouge néon, au regard de la couleur de cette pochette où il apparaît de profil, affublé d’une casquette qui ne le quitte même pas pour dormir, pour TAUR. Enfant, il découvre la musique par l’intermédiaire de la collection de CDs de ses parents, qui décident de l’inscrire à quelques cours pour occuper le temps qui peut sembler long dans la petite ville bretonne où il réside. Lui n’en voit pas trop l’intérêt. Il veut se mettre au piano, mais l’institution n’en dispose pas. Le solfège et son ennui finiront par lui faire lâcher l’affaire, car, comme il le reconnaît, il avait “toujours le sentiment d’avoir des choses plus intéressantes à faire ailleurs. Comme jouer aux jeux-vidéos et construire des cabanes.

Seconde tentative, plus étonnante, lorsqu’il décide d’aller essayer l’orgue de l’église du village, seule façon pour lui de poser ses mains sur un clavier qui n’est pas celui d’un ordinateur. Mais là aussi, rebelote, le jeune TAUR n’accroche pas vraiment. “Et pourtant, je pense qu’aujourd’hui, apprendre l’orgue dans une église, ça me botterait bien”, pense-t-il, une pointe de nostalgie dans la voix. Il était loin de se douter que quelques années plus tard, il finirait par écumer les synthétiseurs à la recherche du son idéal, de son idéal.

Comme beaucoup de jeunes désireux de se lancer dans la grande aventure de la pratique instrumentale – tout comme l’auteur de ces lignes –, TAUR finit par user ses doigts sur les cordes d’une guitare dans diverses formations, avant qu’une petite révolution ne s’opère. Tant dans ses playlists que dans sa conception musicale. “Après une longue période à faire de l’indie rock dans des groupes, j’ai découvert James Blake et ça m’a fasciné. Et alors que je n’avais jamais vraiment trouvé de l’intérêt dans les synthétiseurs, j’ai vu tout le potentiel, et toute la science, qui se cache derrière.” 

Autarcie créatrice

Cette découverte de la magie de la synthèse sonore, qu’elle soit analogique ou numérique, s’est associée avec ses envies de voguer un peu en solitaire. “Le fait d’être dans un groupe correspond à plusieurs types de personnalité, mais pas à la mienne. J’ai réussi à trouver la bonne formule dans mon projet actuel, dans lequel je fais tout en solo pour garder une certaine forme de contrôle tout en partageant quand même des moments géniaux avec les gars qui sont avec moi aux instruments ! Parce que c’est ça, pour moi, le problème du groupe : tu peux briser une amitié juste à cause d’un désaccord au sujet de l’accord à utiliser sur un morceau… “ 

Mais se retrouver seul au volant du bolide qu’est sa carrière permet aussi à Mathieu de se forger un son qui n’appartient qu’à lui-même. Car, comme il le reconnaît avec humour, il partage quelques caractéristiques avec les éponges”. Après avoir passé ses débuts à écouter, parfois un peu trop, les conseils et avis extérieurs, il se rend compte que ce qui apparaît comme un geste amical et innocent dans la tête de son interlocuteur lui est parfois contre-productif, ne laissant que peu de place à sa réflexion personnelle dans sa pratique artistique. 

C’est difficile de savoir où tu veux aller quand tu essaies d’écouter tous les avis sur tes créations, qu’ils soient bons ou mauvais. J’ai fini par me dire que, quitte à aller droit dans le mur, je préférais ne faire que des choses qui viennent de moi

Une autarcie qui le protège encore aujourd’hui, lui qui peut entrer en hibernation pendant plusieurs semaines pendant lesquelles il “n’écoute plus de musique, ne lit plus de livres et ne regarde plus de films”, afin d’éviter que ce qui passe dans ses synapses pendant ces moments de plaisir ne se retrouve pas à déteindre sur ses compositions. Bien lui en a pris.

C’est en effet en 2017, deux ans après ses débuts sous le nom TAUR et quelque temps après avoir signé sur le label Pop Records, “une étape importante de passée, que Mathieu arrive enfin à designer le prototype de ses futures tracks : The Constant. Le déclic, il le raconte de façon toute simple. “C’était quelque chose que j’étais sûr de ne pas retrouver en fouillant Spotify”. The Constant finira par définir les ambitions et sonorités d’Half Somewhere

Dans ces cinquante-deux minutes qui témoignent d’un goût profond pour les synthétiseurs en tout genre et les ambiances couleur néon, TAUR conjugue ses deux passions musicales en s’efforçant de les faire coexister : “les trucs de nerd et la pop FM qui fait passer une émotion en 3 minutes 30”. Un objectif qu’il admet encore perfectible, mais pourtant fort bien réussi pour un premier exercice de long-format. C’est d’ailleurs cette expérience qui explique une partie du titre du disque : Half Somewhere, être à la moitié de quelque part.

Happy Accidents

Half Somewhere est aussi le fruit de ce que Mathieu nomme des “happy accidents”. Développeur informatique dans le civil – il a d’ailleurs codé un site web pour fêter la sortie du projet –, c’est peut-être pour échapper à cette activité où la moindre erreur peut foutre en l’air un logiciel qu’il s’autorise à laisser une place au hasard, notamment dans les parties percussives, ainsi que quelques défaillances dans sa musique. Défaillances qui, comme il le raconte pour Holler, peuvent donner naissance à une piste totalement imprévue. “Holler, c’est un morceau né parce que j’avais oublié d’enlever un pluggin qui désaccordait mon clavier. J’ai fait un enchaînement d’accords et c’est parti comme ça !

Pourtant, malgré tous ces ingrédients amassés depuis 2017, TAUR a préféré prendre son temps avant de faire goûter son plat musical aux oreilles du monde entier. Pour lui, la raison est évidente : “Je voulais avoir l’impression de faire un album, et pas juste une succession de morceaux sans queue ni tête. J’ai eu plusieurs fois l’impression de me dire que c’était bon, c’était terminé, mais à chaque fois, je préférais retravailler certains aspects. Je voulais vraiment être sûr de ce que je voulais montrer…

Pourquoi prendre son temps, à l’heure où le monde de la musique, entre les algorithmes et les playlists qui évoluent constamment, ne semble plus beaucoup en avoir ? “J’ai connu l’époque où tu trouvais des albums plein les rayons des magasins, albums que tu écoutais en entier sur ta chaîne hi-fi, et je voulais me dire que je l’ai fait, pouvoir en être fier

Les algorithmes, Mathieu essaie de ne pas trop y penser quand il compose sa musique ou assure sa promo, mais il sait mieux que quiconque qu’il est très difficile de ne pas se laisser parasiter par leur influence. Il sait aussi qu’ils lui ont quand même permis de toucher un nouveau public, notamment grâce au playlistage de Cowards, à qui il doit “beaucoup de belles rencontres”. 

C’est pour cela qu’il se prête au jeu des réseaux sociaux, entre morceaux réinterprétés et décomposés sur Instagram – avec son chat en guest à quatre pattes – et rétrospective de ces cinq années bien remplies, passées à peaufiner son projet. Pourtant, pas question pour lui de prendre des vacances. “Je m’étais toujours dit que je ne ferais qu’un album, mais j’ai déjà commencé à réfléchir sur le deuxième.” Le bolide TAUR est lancé, et rien ne pourra le freiner.

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Jules Vandale

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