HIBA nous parle de foot et de love avec le titre « protège-tibia »

Crédits photo : Lilly Liaz

Quelques semaines après la sortie de leur EP “Ce que la Lune doit au Soleil”, rencontre footballistique avec les deux frères qui composent HIBA pour discuter de leur morceau “Protège-tibia”

Paru le 7 avril 2021, le nouvel EP d’HIBA est un projet précieux dans lequel on retrouve la nonchalance et l’humour du duo, qui se caractérise par un savant mélange de genres musicaux : rap, funk, pop et R’n’B. Pour la sortie de ce très poétique EP « Ce que la Lune doit au Soleil », nous avons rencontré (en respectant les gestes barrières !) les deux frères (Amor et Ismaël) composant le duo strasbourgeois afin de décortiquer un son qui nous a touché : « protège-tibia », ballade mélancolique posée sur un type beat de T-Pain et composée par C Medina, Cave Painter et Mookfire.

Voici l’histoire d’un texte, l’histoire d’une métaphore filée sur les dangers de l’amour et la bonne manière de s’en sortir face aux tacles ravageurs d’une jeune fille franche qui ne fait pas de cadeaux à nos rappeurs. Petite leçon d’humilité et une belle morale : personne ne gagne en amour, ce qui compte c’est de vivre la relation comme une belle rencontre de foot. Gagner ou perdre peu importe, ce qui compte c’est de participer. Balle au centre, c’est parti.

Le son est lui-même composé comme un match : deux mi-temps et un refrain au milieu pour ajuster les tactiques.

Première mi-temps :

Yeah, yeah, eh, yeah

Je remercie Yvick d’avoir prouvé que c’est simple

Simple comme tout de pouvoir juste rapper comme les autres

Il y a deux ans je pensais comme toi avoir un don

Mais tu es con, tu sais juste rapper comme les autres

Elle, elle sait ce truc là (guette ses pupilles ça se voit)

Elle m’a dit dans l’oreille juste avant quе je freestyle

Elle mе bute en une phrase *shou shou*

Elle a raison

Elle a raison

Le double tacle semble assassin, le premier est ajusté contre notre rappeur plein d’espoir sur son talent et espérant que cette fille soit acquise. Elle joue sévère, elle le remet à sa place en lui rappelant la réalité du rap game actuel… Tout le monde peut rapper et tu n’es pas meilleur qu’un autre. Petit tacle glissé au discours rapporté… en effet, aujourd’hui tout le monde s’y met, le rap est mainstream, on y joue comme on joue au foot dans la cour de récré, il y a de la place pour tout le monde, certes, mais la finesse des gestes/des textes fait la différence.

Yvick (célèbre youtubeur qui a percé dans le rap) prend donc gentiment le tacle par ricochet. C’est donc, juste avant de débuter la partie, de commencer son freestyle de foot ou de rap, que la blessure fait le plus mal, cette jeune femme a marqué son premier but, elle a « buté » notre rappeur en une phrase. Cette blessure s’accompagne dans le son d’un bel air de guitare mélancolique et subtil, histoire de s’avouer vaincu mais avec du style, histoire aussi de reconnaître qu’elle a raison et, pour sa franchise, on la salue.

Mi-temps :

 [Refrain]

Je fais des gang signs mais j’ai pas l’impression que ça te touche

Je suis vraiment désolé mais c’est tout pour le crew

Je parle jamais mal je cherche les bons mots pour t’amadouer

Mais c’est loin d’être joué, je vais finir sur la touche

Passe-moi la balle que je puisse au moins un peu m’échauffer

Les appuis sont solides, laisse-moi te le prouver

Le crochet me fait mal, je suis tombé tout au fond du trou

Deux semaines indisponible, non je vais pas tenir le coup

La mi-temps pour cogiter et pour essayer de s’en remettre. D’abord on fait le mec, on se met à jouer avec les codes de la street et du rap : on fait des signes de gang ou on balance des formules toutes faites comme « c’est tout pour le crew ». Rien n’y fait, la jeune fille ne se sent pas touchée par l’enjeu masculiniste. L’autre technique serait, pendant ce temps de pause, d’apprendre à lui parler, à trouver les bons mots, comme il le fait finalement grâce à l’aspect performatif de cette phrase.

La métaphore permet aussi d’illustrer le processus créatif du duo qui trouve ses mots plutôt en posant sur l’instru, or en amour comme au foot, il n’y a pas d’instru, et comment regagner de la confiance en soi sans musique. Le temps qu’il se remette de ce crochet, (ce ne sont pas les croisés mais au moins une élongation), deux semaines vont passer, le fait qu’elle ait raison, il n’y était pas préparé. Fragilité, honnêteté, beauté de la métaphore.

 Deuxième mi-temps :

Attends (attends juste un peu)

Je crois que tu es hors-jeu, je m’absente, je vesqui le tacle à la gorge ouais

Tu entends pas le coach, je suis démarqué sur la droite (juste là)

Appel contre appel, mais tu hésites à faire la passe

Et si jamais ça foire c’est la faute à l’arbitre

On joue pas pour la gloire mais pour que ça soit magique

J’ai les jambes à Cissé, le tacle de trop me paralyse

Je regarderai le match avec boisson à l’anis

La deuxième mi-temps est encore plus musclée, on est sur un terrain de Ligue 2, on ne fait aucun cadeau, ça devient violent lorsqu’on esquive le tacle à la gorge. La jeune fille est hésitante à faire la passe, à continuer ce jeu dangereux. Au pire des cas si ça ne répond plus et que l’histoire s’arrête, ce sera en effet la faute de l’arbitre. Au foot, dans le rap ou en amour, on n’arrive jamais à savoir pourquoi ça ne marche pas, éléments extérieurs ou bonne excuse, il semblerait que ce ne soit pas ça qui compte, alors il ne faut pas jouer pour la victoire ou la gloire.

Le ressenti est plus important que la finalité, avoir vécu à fond ce match, ça valait le coup. Perdre 6-0 ou vivre deux ans d’amour fou pour encaisser une rupture… Après tout si on a kiffé et si on s’est donné à fond, ce sera toujours magique (un peu comme le PSG qui continue à croire en sa magie malgré une défaite en finale de Ligue des Champions !). Comme disait George Sand, repris mot pour mot par son amant Alfred de Musset : « Mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois mais j’ai aimé. »

Débrief d’après match et moralité:

 J’ai acheté des nouveaux protège-tibias

Vraie qualité qui me protégeront de toi

Tu sais j’ai peur de tes tacles

Tu me fais mal quand on joue ensemble

Des nouveaux protège-tibias, tellement résistants

Des nouveaux protège-tibias (tellement résistants) 

Le débrief est clair et précis. La prochaine fois, il faut arriver plus armé, plus protégé en tout cas. (MC Solaar le disait déjà en 1998 « on joue au foot-contact sans protège-tibia»). Si on a peur de l’autre, il ne faut surtout pas arrêter de jouer mais il suffit parfois d’une hyperbole « tellement résistants » pour nous faire croire que la prochaine fois, grâce à de bons protèges tibias, on souffrira moins ou on reviendra plus fort. Ça reste à voir … À quand le prochain match !?

Merci à HIBA pour leur précieuse participation .

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Marie-Gaëtane Anton

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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