[POP TALK] XY Chelsea, à docu intense, bande son… intense

Le duo à l’origine du label Pop Noire signe la bande originale de XY Chelsea, un documentaire sensible qui retrace le parcours de l’activiste et lanceuse d’alerte américaine Chelsea Manning

L’histoire de Chelsea Manning est celle d’une résistance acharnée, d’un combat presque perdu d’avance, mais aussi celle d’une résilience à toute épreuve. Pour mémoire, Chelsea Manning, c’est cette femme trans, ancienne analyste militaire, lanceuse d’alerte à l’origine d’informations transmises à Wikileaks en 2010 au sujet d’abus commis par l’armée américaine en Afghanistan et en Irak. Elle est condamnée en 2013, pour trahison, à 35 ans de prison. C’est là qu’elle débutera sa transition. Si Obama commutera sa peine avant la fin de son mandat, lui permettant ainsi une libération en 2017, elle sera de nouveau incarcérée en 2019 après avoir refusé de témoigner contre Julian Assange. Voilà pour la partie politique, visible et sensationnelle. Pour ce qui est de l’humain, de l’histoire et de la vie de Chelsea Manning, il faut se tourner vers le travail documentaire de Tim Travers Hawkins. XY Chelsea dresse le portrait poignant d’une femme déterminée et dont les choix et les valeurs se placent au-delà de toute notion de confort et de tranquillité. La tension se joue dans tous les aspects de la vie de Manning, et c’est à celle-ci, ainsi qu’à une profondeur de caractère indéniable que se sont attaché.e.s Jehnny Beth (Savages) et Johnny Hostile pour composer la bande originale du documentaire. Musicien.ne.s et producteur.rice.s sévissant au sein de Pop Noire, le duo signe ici sa première BO au cordeau, précise, et aussi intense que le personnage qu’elle accompagne. Rencontre avec deux compositeur.rice.s qui viennent sans doute de s’ouvrir les portes du cinéma.

Comment en êtes-vous venus à faire cette BO ?
Jehnny Beth : C’est Tim qui m’a appelée. Je le connaissais vaguement, c’était un des caméramans qui avaient filmé la vidéo de « Fuckers » de Savages. Quand ils nous a proposé cette BO on a dit oui tout de suite : l’idée de faire la musique pour un film entier c’était intriguant et quelque chose qu’on n’avait jamais fait. Et puis un documentaire ça demande toujours plus de musique qu’une fiction.

Qu’est-ce que le premier visionnage du documentaire vous a inspiré ?
Johnny Hostile : C’était facile, parce que le sujet nous a parlé tout de suite. La scène dans laquelle on voit Chelsea Manning pour la première fois, à sa sortie de prison et entourée de gardes du corps, est émotionnellement très forte et on s’est dit qu’on allait commencer par là.

« Une femme trans qui leak des documents diplomatiques c’est vraiment une histoire du XXIème siècle »

 

Vous étiez déjà familiers avec Chelsea Manning son combat et son histoire personnelle avant qu’on ne vous propose cette BO ?
Johnny Hostile : Pas vraiment, un peu comme les français en général en fait : c’est une histoire très américaine, donc on en entendait parler, mais sans jamais aller creuser davantage. Mais aux États-Unis c’est quelqu’un de très important qui est en train de marquer son époque.
Jehnny Beth : Ce qui est intéressant c’est que c’est une histoire très moderne, une femme trans qui leak des documents diplomatiques c’est vraiment une histoire du XXIème siècle. La détermination que Tim a mise dans ce documentaire et la proximité avec laquelle il a abordé son sujet ont permis de dresser un vrai portrait, et de s’intéresser à la part d’humanité de Chelsea Manning.

Qu’est-ce qui vous a le plus touché dans ce film ?
Johnny Hostile : C’est le côté humain du film, plus que l’aspect politique, qui n’est pas l’angle principal du film, non plus que le nôtre : je suis plutôt apolitique. Il y a une part d’humanité incroyable, c’est une personne qui souffre à un point qu’on ne peut pas imaginer. Il y a aussi le courage de quelqu’un qui a connu la torture dans une prison militaire, qui a changé de sexe, s’est faite haïr par toute une nation, etc. C’est ce côté humain qui a dirigé la composition de la musique.
Jehnny Beth : Et puis il y a quelque chose de fascinant chez elle parce qu’elle agit avant de réfléchir, avec son instinct, comme si elle se jetait dans le vide.
Johnny Hostile : Elle a senti qu’elle n’avait pas d’autre choix que de leaker ces documents à Assange, elle n’a pas pu garder le crime secret. Elle fonctionne de manière très binaire, c’est sans doute lié à son histoire, à une enfance très abîmée par un contexte familial difficile [parents alcooliques] : elle est devenue quelqu’un qui réagit et qui, quand elle prend une décision, ne s’arrête plus, quitte à ce que ça foute toute sa vie en l’air.
Jehnny Beth : C’est aussi fascinant de voir qu’elle retrouve une autre forme de souffrance et ce que montre le film c’est qu’elle est prise dans un tourbillon qui ne s’arrêtera jamais : elle est persécutée par les États-Unis. Là, elle est retournée en prison et ils ne la lâcheront pas, d’où sa fragilité et ses tentatives de suicide par exemple.

Est-ce que de composer cette BO est un moyen de soutenir Chelsea Manning ?
Johnny Hostile : Pas vraiment. On nous a proposé un film, on a répondu en tant que compositeurs pas comme activistes. Bien sûr on aurait refusé un documentaire pro-Trump, mais on ne se place pas du côté politique des choses. Je me méfie toujours des prises de positions politiques avec les artistes, ça n’est pas quelque chose qu’on fait, même si on est pro-droits LGBTQ, avortement, anti-racistes etc. Il y a une forme d’asociabilité qui va avec le statut d’artiste : je nous vois en dehors de la société, en observateurs. Je ne me verrais jamais aller soutenir une femme ou un homme politique, jamais.

Tu penses qu’on ne peut pas être à la fois artiste et activiste ?
Johnny Hostile : Il y a des gens qui le font. Cette guéguerre qui existe quand les artistes vont jouer en Israël, par exemple, je trouve ça stupide. Nick Cave dit d’ailleurs un truc très bien : « plus on va m’interdire d’y aller, plus je vais avoir envie d’y aller », et il n’est pas pro-israélien pour autant. Il va jouer pour des gens, point. C’est pour cette même raison que je mets un point d’honneur à ne jamais teinter notre art de politique.

« On a abordé cette BO comme un morceau dans lequel Chelsea Manning serait la chanteuse lead »

 

Donc cette BO, c’est vraiment parce que le film vous a touché ?
Johnny Hostile : La musique de film c’était un de mes rêves et c’est un film vraiment touchant. On a abordé cette BO comme un morceau dans lequel Chelsea Manning serait la chanteuse lead.
Jehnny Beth : Ça a été une muse. Il s’agissait surtout de la suivre, elle, et de la révéler en tant que personne, dans tous les états possibles. Donc musicalement il a fallu soutenir, pas appuyer ou souligner, mais de la soutenir comme on soutiendrait un ami.

Il y a un genre de latence, de tension qui parcourt l’album, l’idée c’était de coller à la psyché de Chelsea le plus possible ?
Johnny Hostile : Oui exactement. Il y a aussi eu un dialogue avec le réalisateur : Tim avait besoin d’une certaine musicalité pour ses scènes et sa vision à lui aussi, c’est lui a été le plus décisif dans tout ça.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans la composition ?
Jehnny Beth : Les images de guerre et de meurtre en Irak, qu’il a fallu regarder en boucle.
Johnny Hostile : On a décidé de ne pas mettre de musique du tout là-dessus, pour ne pas romanticiser la chose.
Jehnny Beth : Il y a aussi eu le souci de la track de fin. Depuis le début je disais à Tim et à Johnny que je voulais écrire un texte, un vrai morceau pour le générique, plutôt punk, et qui reprendrait son slogan de Chelsea Manning « We got this ». Je l’ai présenté à Johnny et il m’a dit que ça ne marcherait pas parce que ça aurait trop rappelé le Pussy Riot alors que ça n’était pas le sujet. En fait, l’idée que la track soit douce et qu’elle ait une certaine fragilité qui corresponde bien à la personnalité de Chelsea Manning m’a totalement convenue.

Ça vous a donné envie de faire d’autres BO?
Jehnny Beth : Oui ! On a un agent maintenant pour ça.
Johnny Hostile : Je pourrais en faire des palettes, aussi parce que j’ai cette culture-là : dans mon travail habituel, quand je commence à écrire quelque chose, je vais aller chercher le film qui pourrait lui correspondre, je m’amuse aussi depuis longtemps à refaire les musiques sur des films ou des vidéos.
Et maintenant, on a un mentor en or, Atticus Ross, qu’on connait depuis Savages, et qui nous a pas mal conseillé sur la manière de naviguer entre les demandes du réalisateur, ce qu’on attend de toi, la façon de présenter les choses etc. C’était vraiment super.

Vos compositeurs.rices de musique de film préféré.e.s ?
Jehnny Beth & Johnny Hostile : Atticus Ross, Morricone, Nick Cave et Warren Ellis, PJ Harvey (All About Eve) ou Mika Levi (Under the Skin).

Talk Agathe R.
Photo Xavier Arias

 

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