[POP LIFE] Quand le féminisme twerke aussi

Qui ne s’est jamais surpris.e à chalouper sur un bon gros reggaeton caliente ?

Pourtant, malgré son indéniable pouvoir d’accroche, le reggaeton reste un genre qui ne sera jamais vraiment noble.
Ce n’est pas tant sa sexualisation à outrance ou sa composition musicale un peu facile qui est décriée : c’est la place qu’y a la femme, très souvent dégradée par les paroles et les actes machistes, voire franchement misogynes des leaders du genre. Le reggaeton a toujours été un milieu dominé par les hommes, où la femme – ou plutôt un harem de femmes – ne sert que de faire-valoir au désir des hommes.

Récemment c’est Maluma, l’enfant chéri du reggaeton, qui s’est retrouvé sous les feux de la critique. Le colombien cultive son image de dirty boy et glamourise l’infidélité, l’objectification de la femme et un certain mépris du consentement. L’hashtag #MejorSolaQueConMaluma (mieux vaut être seule qu’avec Maluma), qui fait réaction au clip de sa chanson Mala Mia, est devenu viral, et exprime la colère de milliers de femmes. Dans la vidéo, le chanteur se fait surprendre dans une chambre d’hôtel au milieu d’une dizaine de femmes inconscientes en petite tenue, dont plusieurs sur le sol.

Ce n’est pas nouveau : en 2010, « La Muda » (la muette) de Kevin Roldan, Cali et El Dandee avait fait scandale. Dans la chanson, le trio fantasme une femme d’autant plus sexy qu’elle est incapable de prononcer un mot. Les exemples sont légion, comme en témoigne ce petit florilège de punchlines :

«Si sigues en esa actitud, voy a violarte, así que no te pongas alzadita» : « Si tu continues avec cette attitude, je vais te violer, donc arrête de jouer à la rebelle »

«Agárrala, pégala, azótala, sácala a bailar, que ella va toa » soit « Chope-la, frappe-la, fouette-la, fais-la danser, elle prend tout »

« En mi cama yo la meto por el centro, yo la agarro y la someto por el suyo » : « Dans mon lit, je la jette au centre, je la plaque et je la prends par le sien (de centre) »

Comprende ? On s’arrête là mais vous avez l’idée.

Malgré ces codes très masculins, certaines femmes arrivent à se faire une place. A commencer par l’iconique portoricaine Ivy Queen, première femme à vraiment s’imposer dans le milieu au début des années 2000. Dans sa chanson « Yo Quiero Bailar », sortie en 2003, elle revendique son droit à se déhancher sans se faire importuner : « En boîte, je voyais toutes les jolies filles se faire attraper par les hommes pour les faire danser. Mais ça n’avait rien d’élégant, c’était un contact très agressif. C’est comme ça qu’est né « Yo Quiero Bailar », raconte Ivy Queen dans le documentaire Hasta Abajo : Féminisme, Sexualité et Reggaeton.

Ivy Queen – photo : Maria Jose Govea

Quelques années plus tard perce La Sista, également portoricaine. Elle brandit le fait d’être une femme et d’être noire, à une époque où les clips de reggaeton ne montraient que des femmes blanches. Elle était l’une des rares artistes du début des années 2000 à représenter un large pourcentage des femmes caribéennes.
Depuis quelques années, on assiste à une vraie émergence du reggaeton féminin dans le monde hispanophone : Karol G en Colombie, Tomasa del Real au Chili, Anitta au Brésil, DJ Riobamba en Equateur, Rosa Pistola au Mexique, Bad Gyal en Espagne, pour n’en citer que quelques-unes.

Photo – Krista Schlueter / Red Bull Content Pool

Ces artistes ne se contentent pas de suivre la lignée, elles s’approprient les codes du reggaeton et les réinventent pour affirmer leur identité. Tomasa del Real, tatoueuse et papesse du reggaeton au Chili, mêle des influences de trap et d’électro à son style, le neo-perreo (de perrear, littéralement danser comme une chienne, équivalent latino du twerk). DJ Riobamba, une productrice équatorienne, étoile montante de la scène New-Yorkaise, navigue entre le reggaeton, le hip-hop et la house. Planta Carnivora, une autre chilienne, fait figure d’ovni avec son interprétation psychédélique et indé du reggaeton.

Tomasa Del Real – photo Pedro Quintana

Toutes revendiquent fièrement la sexualité débridée du reggaeton, mais à la différence de leurs homologues masculins, elles s’en servent pour glorifier toutes les sexualités et tous les corps et prôner la liberté et le respect. Entre leurs mains, le reggaeton devient une véritable ode à la femme.

DJ Riobamba – photo Itzel Alejandra Martinez

Comme dit Yaya Mala, une figure du reggaeton new-yorkais : « Il ne peut pas y avoir de reggaeton sans femmes. Il ne peut pas y avoir de perreo sans féminisme (…) Le plus grand stéréotype, c’est de dire que le reggaeton marginalise la femme, qu’il la rabaisse, alors que le vrai problème, c’est de renier la sexualité de la femme. Ce n’est pas ce qu’elle fait de son corps qui est scandaleux, c’est la façon dont c’est perçu : je n’ai jamais pensé que me déhancher insolemment et me frotter contre qui je veux était dégradant ».

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