Abel Chéret : l’irrévérence et l’élégance au service de l’Amour

Abel Chéret sera au café de la Danse le 12 octobre 2021, et pour fêter l’arrivée de cette belle date, Général Pop a essayé de trouver ce qui n’avait pas encore été dit sur son bel EP Amour Ultra Chelou ainsi que sur sa réédition sortie en décembre 2020 Amour Ultra Chelou -Extra Edition.

         Déconstruisons ou émancipons déjà ce jeune et prometteur artiste de ses influences et de son supposé arbre généalogique musical, arrière-petit-fils de Boris Vian, petit-fils de Gainsbourg, filleul de Souchon et frère de Vincent Delerm ou d’Alex Beaupain, oui c’est énorme et cela permet de savoir pourquoi on l’aime, mais on préfère largement le situer dans son temps, dans son originalité propre et tuons – métaphoriquement – un peu ces figures paternelles musicales pour apprécier à sa juste valeur la musique d’Abel Chéret. 

         Ce qu’on trouve dans sa musique c’est évidemment le goût des douces mélodies, des refrains pop et de l’écriture poétique teintée d’humour, de provocation et d’érotisme. Mais ce qui fait que l’on y retourne sans modération, c’est l’intensité de la double lecture, le goût des antagonismes et la manière de déconstruire les clichés liés à l’amour.

Jouer avec les mots comme l’amour se joue de nous

« Comme un gourou qui harangue

Les âmes perdues ma langue

S’attendrit en chair de mangue

Passe la herse de craie

De ton palais » in Amour saignant

         Assumant cette écriture ironique autant qu’onirique, tout y est, paronomase, calembours, allitérations, assonances pour illustrer une addiction au vocabulaire riche et recherché et pour valoriser la tonalité satirique. S’éloignant des univers métaphoriques de référence, Abel Chéret préfère rechercher le mot juste « je préfère la profondeur même si c’est ironique.» On observe de multiples jeux sur les sonorités, dans J’avale par exemple « J’avale et je divague Et vogue en bateau à voile Pour affronter les vagues » créant alors une belle harmonie imitative du bruit des flots.

         Il joue aussi avec les enjambements notamment dans Fantôme fluo où les ruptures de groupes syntaxiques débordent sur la mesure suivante : « J’erre en fantôme fluo quand la fête est KO Per /sonne ne me repère. » On voit bien que l’irrévérence d’Abel Chéret est autant dans la forme que le fond. L’humour est assumé dans La Nuit je m’ennuie (clin d’œil à La nuit je mens d’Alain Bashung), où tout le lexique érotique est détourné pour évoquer une nuit d’amour qui tourne mal, en tout cas qui s’éternise : « je m’ennuie quand on s’assemble et la nuit semble infinie (…) c’est triste à mourir quand j’explore ses catacombes. » On ne peut que sourire et apprécier l’élégance de la mélodie lancinante qui accompagne cette désillusion charnelle que tout un chacun a déjà vécu. « L’humour est la poésie du désespoir » comme disait Boris Vian, et on peut le comprendre aisément en écoutant Abel Chéret.

Faire le constat lucide des amours de son temps

« Aveuglé au néon

Rouge et bleue d’une enseigne

Je crois voir ton prénom

Qui saigne » In J’avale

         De la même façon que toutes les formes d’amour peuvent être évoquées, les différentes phases de ce sentiment traversent ses textes. Il traite de la rencontre dans Calor Humedo, du souvenir dans Irma, de la passion qui emporte tout et se dévore elle-même dans Amour Saignant, de la rupture dure à « avaler » dans J’avale.

         On soulignera la lucidité de l’artiste quand il évoque le sentiment passionnel en offrant tout le champ lexical de l’anthropophagie érotique dans Amour Saignant : « Quand se vengent mes canines C’est un fleuve hémoglobine Qui coule entre nos babines On savoure ce breuvage anthropophage. » On pense alors à Clarimonde qui se délecte en buvant le sang de Romuald dans la Morte amoureuse de Théophile Gautier : « Une goutte, rien qu’une petite goutte rouge, un rubis au bout de mon aiguille !… Puisque tu m’aimes encore, il ne faut pas que je meure… Ah ! pauvre amour ! son beau sang d’une couleur pourpre si éclatante, je vais le boire ». Comme le chante Abel Chéret, « déguerpit l’amour peureux », laissant la place à une esthétique du vampirisme et de l’appétit sexuel.

         On apprécie surtout la prise en compte d’Abel Chéret des ravages contemporains de l’amour toxique et destructeur en évoquant le viol domestique dans Lovely Doll, « Quand vos gestes rudes deviennent habitudes, aucun mot ne sort de ma bouche, je reste figée en femme objet. » Morceau poignant qui métaphorise par la mélodie légère la violence de ces histoires qui surviennent souvent malgré des belles apparences d’amour : « Je me demandais, en tant qu’homme, comment on peut en venir à faire ça, et j’ai réussi à me mettre dans la peau de cette personne qui a vécu ça. Je ne voulais pas alourdir les choses, ça me paraît plus fort de parler de choses dures sur de la musique légère»

Le voyage amoureux continue

« Quitte à mordre la poussière d’étoile

On dévore tout comme des trous noirs

Rien ne calme la faim frénétique

D’une quête orgasmagorique » in Space Trip

         Dernier morceau en date, sorti en juin 2021, la romance imaginaire et ultra stellaire d’Eva Blatov (avec Margaux Billard dans le clip et au chœur) et Adam Cheriton (Abel Chéret lui-même) : « On a imaginé deux astronautes amoureux : un américain et une russe. Symboliquement, l’objectif c’était de montrer comment cet amour symbolique s’échappe de la réalité, comme si l’amour de deux personnes était une entité propre qui va dans un autre espace-temps, qui peut se construire sur une autre planète pour s’évader de la pression sociale par exemple. » On retrouve dans cette romance galactique à l’univers décalé toute l’autodérision et la qualité narrative de l’artiste qui emmène encore plus loin le désir : « Les ventres brûlent on fait escale Sur un parking et sous les phares Sabres lasers nos gestes découpés Scène floutée pare-brise embué. » On ne peut donc qu’attendre de le voir sur scène très prochainement pour nous transporter aussi loin.

         On sait à quel point l’album UMS (Ultra Moderne Solitude) d’Alain Souchon en 1988 a fait date dans l’histoire de la musique, on souhaite à AUC d’Abel Chéret (Amour Ultra Chelou) la même place dans l’historicité musicale « ultra » française !

Marie-Gaëtane Anton

En remerciant Abel Chéret pour sa précieuse collaboration.

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