Instagram et la bande-dessinée humoristique, un mariage qui fonctionne

Capture d’écran de la bande-dessinée « Le kiff ultime » par Adrien Yeung

À l’origine plateforme pour les photographes du dimanche et aux filtres parfois too much, Instagram s’est transformé en véritable El Dorado pour artistes en herbe. Rien d’étonnant à y voir fleurir une communauté d’autrices et auteurs de bande-dessinée humoristiques. Enquête sur le phénomène qui causera vos prochains fous-rires virtuels.

On a tous connu les piles de bandes-dessinées humoristiques entreposées aux toilettes. Les Gaston, les Fluide Glacial, les Le Chat, autant de bouquins qui s’accumulaient et que l’on pouvait passer de longs moments à feuilleter. Mais aujourd’hui, plus besoin d’entasser autant de papier pour rire en bulles et en strips, sur le trône ou partout ailleurs. Il suffit juste d’un smartphone et d’Instagram.

Certes, l’exercice de la bande-dessinée humoristique sur Internet n’est pas nouveau, et doit sans doute dater de l’invention d’Internet elle-même. Il y a d’abord eu les blogs, comme Frantico, lancé par Lewis Trondheim en 2005. Un alias qu’il a longtemps gardé secret, ne le révélant qu’en 2020.

Une génération dorée

L’arrivée de plateformes comme Tumblr, permettant de publier ses dessins dans un feed personnel pouvant être partagé par chaque utilisateur qui tombera dessus, puis les sacro-saints Twitter et Facebook, fut à chaque fois prétexte pour les auteurs de migrer vers ces nouveaux El Dorado. Ça, c’était avant l’arrivée de celle qui allait tous les surpasser.

Adrien Yeung, ancien étudiant à la prestigieuse EESI (École Européenne Supérieure de l’Image) d’Angoulême, disposant d’une spécialisation en bande-dessinée, a justement longtemps utilisé Twitter et Tumblr pour promouvoir ses dernières créations. Mais l’arrivé d’Instagram dans le paysage des réseaux sociaux, et surtout de la possibilité, depuis 2018, de publier des frises allant jusqu’à dix vignettes, a changé la donne. 

“Sur Tumblr, les images se diluent dans un vaste océan, c’est assez difficile de suivre la trace de ce que tu postes. Sur Instagram, c’est beaucoup plus clair et l’échange est davantage facilité. Vu que dans la BD on passe une grande partie de notre temps seul devant notre planche, on chérit énormément ces quelques moments de lien avec notre lectorat.”

Son premier strip spécialement conçu pour Instagram, “Un discours du Président de la République : M. Groku Kipète”, posait déjà les bases : un dessin simpliste et efficace combiné avec un propos volontairement trash, rappelant ses influences telles que le collectif Glory Owl ou l’australien Simon Hanselmann, une pointe de satire de l’actualité et un humour délicieusement absurde qui fait mouche à chaque fois.

 

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Deux ans après sa publication en 2019, et à raison d’une par semaine, Adrien Yeung culmine désormais à près de 16 000 abonnés.

“La BD humoristique comme je la conçois a toujours été une sorte de niche d’école d’art. Instagram permet de la décloisonner, de la rendre accessible à n’importe qui”

Lui et toute une génération d’autres jeunes autrices et auteurs, comme le bien connu Théo Grosjean et ses capsules à visée autobiographique, mais aussi Strrripclub, Ouaijvoisouais, Leislou ou encore LouisDinosaure, se mirent alors à investir ce territoire où tout semble avoir été prévu pour leur plein épanouissement, avant de se voir emboîter le pas par les maisons d’éditions.

Un rêve d’éditeur

James Van Ottoprod a plusieurs casquettes dans sa vie. Celle d’auteur freelance, d’abord, qui ne quitte plus depuis près de vingt ans. Celle de directeur de collection chez Pataquès, le penchant humoristique de Delcourt, ensuite, depuis juin 2018. Une collection dont il a été le principal instigateur. 

“J’ai toujours utilisé les réseaux sociaux pour communiquer, et j’avais même créé une revue numérique avec d’autres auteurs en 2012, qui s’appelait Mauvais Esprit. Quand j’ai présenté le projet Pataquès, j’ai donc directement mis l’accent sur leur usage, et surtout sur celui d’Instagram, qui a, plus que jamais, le vent en poupe”

Et si le lien avec le lectorat est déjà quelque chose de très important quand on est un jeune auteur, il devient fondamental pour un éditeur tel que Delcourt. D’autant plus dans le cadre d’une collection qui doit encore conquérir son public. Avec le compte Pataquès, qu’il conçoit comme “une vitrine” et gère lui même – “un strip chaque matin de la semaine, que je poste pendant que je bois mon café” – James en profite pour combler un des défauts majeurs de l’édition, surtout dans ces temps où les salons sont rares et souvent virtuels : la promotion. 

“On a pas toujours les moyens de faire de la publicité, surtout dans une petite collection comme chez nous. Mais je me suis fixé un contrat, celui de défendre tous nos auteurs. Avec Instagram, on en profite pour accompagner les livres pendant six mois : trois mois avant leur sortie, trois mois après.”

Faire de la promotion est une chose, fidéliser son lectorat en est une autre, mais Instagram permet aussi de dénicher de nouveaux talents dans l’océan d’artistes qu’il abrite. Une pratique qui peut être amenée à se démocratiser, selon James, qui l’a déjà expérimentée.  On me propose souvent des projets, confie-t-il, mais ça marche mieux quand c’est moi qui tombe sur ce que fait un auteur. J’avais eu un coup de coeur en découvrant ce que faisait Yann Rambaud, et quinze jours après on signait !

Un mariage réussi

Mais pourquoi le mariage entre la bande dessinée humoristique et Instagram est-il si efficace ? Est-il transposable à d’autres genres littéraires, comme les comics à l’américaine ou les sagas dramatiques ou d’action ? La réponse apportée par James Van Ottoprod et Adrien Yeung, qui n’ont à ma connaissance pas travaillé leurs interviews ensemble, est pourtant la même : tout est une histoire de format. 

 

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 Pour Adrien, ce qui différencie en effet l’humour des autres types de BD, c’est sa simplicité inhérente. 

“Pour faire rire, il faut vraiment quelque chose de facile à lire, qui ne soit pas trop élaboré. Les plans fixes, carrés et épurés sont parfaits pour le découpage en vignettes. C’est pour cela qu’on ne peut pas imaginer le même succès pour une saga d’aventure, par exemple, qui aura besoin de plus de détails.” 

James va encore plus loin, en ajoutant que pour lui, c’est le dessin qui doit s’adapter au gag, pas l’inverse. Si tu mets trop de détails, ton oeil va invariablement être attiré par ça, et pas par la blague”. C’est pour cela qu’une oeuvre comme l’hilarante Salade César concoctée par Karibou et Josselin Limon-Duparcmeur, et ses nuances de bleu comme seules couleurs, fut le grand carton de l’automne chez Delcourt. Autant en physique que sur Instagram. 

L’application au milliard d’utilisateurs actifs a aussi bénéficié aussi d’une sorte “d’effet confinement”, comme le nomme Adrien Yeung, poussant les gens qui s’ennuient et qui ont du talent à se mettre sur la plateforme et ceux qui s’ennuient et qui, comme moi, galèrent déjà à dessiner des bonhommes en traits, à les suivre.

Un “effet confinement” qui a par exemple poussé Guy Delcourt himself à demander à James de lancer l’opération “Pataquès à Angoulême”, événement numérique où les auteurs de la collection offraient plusieurs strips inédits durant le dernier week-end de janvier, traditionnellement dédié au festival bien connu. 

 

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Un futur pas si certain

Tout n’est cependant pas rose sur l’application au logo multicolore. Outre les traditionnelles contraintes de temporalité – ”une gymnastique perpétuelle où il ne faut pas noyer ni être noyé”, dixit James Van Ottoprod – il faut constamment composer avec un algorithme souvent capricieux ainsi qu’une possible censure, perpétuelle épée de Damoclès au dessus de la jugulaire des artistes.

Lorsque les deux s’associent, c’est le shadow ban, problème bien connu des memeurs et qui empêche quiconque de trouver vos publications par l’intermédiaire de la page “explorer”. Mais pas de quoi décourager nos jeunes pousses, qui trouvent toujours un moyen de passer outre les gouttes.

 

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Alors, la bande dessinée sur Instagram, mode passagère ou futur paradis  ? Bien qu’elle soit devenue un passage obligatoire pour tout auteur qui souhaite se faire connaître, l’application possède une limite qui est aussi son avantage : sa gratuité.

En effet, bien qu’il est possible que des collectifs s’y forment, voire se structurent en maisons d’édition, il semble impossible de pouvoir y dégager un apport financier de façon directe, la contraignant à ne pouvoir se concevoir que comme un bonus. Elle ne risque donc pas de faire grandement évoluer la condition des BDistes, qui sont “30% à vivre sous le seuil de pauvreté”, selon des chiffres annoncés par Adrien Yeung, qui a d’ailleurs lancé son Tipee il y a quelques mois

Reste qu’Instagram leur permet de sortir du virtuel – Adrien Yeung sortira en mai son premier recueil Tout Brûle Comme Prévu chez Même Pas Mal – et suscite des vocations chez d’autres. “Moi qui vieillit d’année en année, ça me fait plaisir de voir qu’on donne envie à des jeunes de se lancer”. James Van Ottoprod peut dormir sur ses deux oreilles, le futur de la bande-dessinée humoristique, et celui de nos lectures sur le trône et partout ailleurs, est assuré.  

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Article : Jules Vandale

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