Catherine Pine O’Noir, drag queen sans modération

Crédit : Lara Gendre

Alors que la scène drag française est sous cloche, Catherine Pine O’Noir brise la glace. Rencontre sans fard avec un parcours prometteur.

“Dans mes souvenirs, elle était immense. Mais peut-être parce que c’était la première fois que je voyais un mec grand avec des talons”.

Mid district new-yorkais, un dimanche après-midi, Théo découvre son premier drag show sans le savoir. Il lui faudra des mois (et quelques rencontres) pour le comprendre. Des années passent avant qu’il ne donne naissance à son propre personnage : Catherine Pine O’Noir.

La reine du pétrole

Après quelques allers-retours entre les Etats-Unis, les Pays-Bas et la France, la décision est prise : elle s’appellera Catherine. Double référence au personnage d’Alex Lutz dans la mini-série Canal + Catherine et Liliane et à Catherine Deneuve, “la blonde rive gauche un peu chic…”. Et parce que la scène drag n’a que faire de la modération, le jeune parisien y ajoute le nom “Pinot Noir”, devenu Pine O’Noir par la suite. Au fil des expériences, Théo révèle une hostess méchamment drôle pour animer soirées, bingo et autres karaokés A la Folie dans le 19ème arrondissement et au Hasard Ludique, un lieu grand public qui a accepté son “autoproclamation d’égérie”.

“C’est plus facile quand tu es au micro de faire des blagues sur l’hétérophobie, d’expliquer aux mecs ce qu’est la charge mentale. Le tout enveloppé dans des conneries, dans de la perruque, dans des paillettes”.

Car Catherine Pine O’Noir a du bagou. Et il en faut pour mener une dictée érotique. Une fois sur scène, son personnage n’est plus seulement “grande gueule” : il n’a plus de limite.“Je suis la reine du pétrole à partir du moment où j’ai des talons et un micro”. Le jeune artiste est pourtant issu d’une famille juive pratiquante qui méconnaît son activité et même son orientation sexuelle. Avant de découvrir la scène, Théo était un habitué des grands écarts.

Crédit : Lara Gendre

Pour ses improvisations, la drag queen peut compter sur une solide répartie qui lui permet de se forger une jolie réputation à Paris. La perruque ne suffit pas : il faut se faire un réseau, un nom. La drag queen Minima Gesté est d’ailleurs devenue sa “mère drag”. Si Catherine Pine O’Noir n’a que deux ans derrière elle, elle cumule déjà du bagage. Possession et Boiler Room lui confient l’animation d’une grande soirée de trois à huit heures du matin.

7000 personnes qui sont face à toi, même défoncées et bourrées, ça te donne une énergie de porc. Ça m’a permis de tenir jusqu’à 8h avant de m’effondrer dans le taxi”.

La scène drag mise à jour

Ce souvenir et 2020 sont le jour et la nuit. La crise du Covid-19 et les confinements successifs ont fragilisé une scène drag française encore à ses balbutiements, au point que certain.e.s performeur.se.s doivent lancer des cagnottes pour continuer à se produire. La plupart a de toute façon gardé un emploi alimentaire. C’est le cas de Théo. Avec le prix des costumes, des perruques, du maquillage et le temps d’exercice, le retour sur investissement semble bien maigre. Catherine Pine O’Noir s’estime tout de même chanceuse de ne pas être une drag de la nuit, les performances dans les bars et les clubs n’étant pas “le gros de sa rentrée d’argent”.

C’est pourtant l’image attachée au drag. Celle d’hommes cisgenres [3] minces qui se pavanent la nuit en boîte, habillés “en fille”. Un drag esthétique et festif. Si les bookings se sont multipliés jusque dans l’Hexagone, c’est en partie grâce à l’émission américaine RuPaul Drag Race et sa diffusion sur Netflix. Mais Catherine Pine O’Noir lui reproche de lisser et dépolitiser le drag. Dans le show américain qui cumule les déclinaisons à l’international (RuPaul Drag Race UK, Canada, Holland…), il n’y a ni drag king, ni drag kid, ni personnes transgenres.

“C’est une version très lisse du drag, très stéréotypée”.

Lara Gendre 3

Pour détourner des normes de genre féminines surannées, Catherine Pine O’Noir affiche un torse poilu, refuse les pads et les collants qui lui donneraient une silhouette plus stéréotypiquement féminine. Il lui arrive aussi de se passer de perruques. Renouveler la performance de genre permet de tourner en ridicule les standards de beauté imposés aux femmes et plus largement les codes sociaux classiques. Dans cette perspective, Catherine considère que l’identité de genre[1] n’importe pas pour incarner un personnage, qu’il soit masculin ou féminin.

“Toute personne faisant partie de près ou de loin de la communauté LGBTQIA+[2] peut faire le drag qu’elle entend. Il n’y a pas de barrière. Le seul point sur lequel je suis intransigeant, c’est un mec cis[3] hétéro qui fait du drag.

Le drag au même titre que la scène ballroom[4] reste un art de la communauté LGBTQIA+. La dimension militante a profondément façonné ces pratiques artistiques, ce petit espace qu’il faut selon Catherine Pine O’Noir laisser “aux personnes concernées”. La drag queen parisienne a désormais de la bouteille, il nous tarde de pouvoir trinquer à sa santé, lui laissant cet espace qu’elle a bien mérité après des semaines de confinement.

Mathis Grosos

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[1] Identité de genre : genre auquel une personne appartient.

[2] LGBTQIA+ : Lesbienne, Gay, Bisexuel.le, Transgenre, Queer, Intersexe, Assexuel…

[3] Cisgenre : personne qui se reconnaît dans l’identité de genre qui lui a été assignée à la naissance

[4] Ballroom Culture : sous culture LGBTQIA+ qui comprend le voguing, waacking, walking, posing…

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