Les studios Ferber ne se laissent pas ronger par les mythes

Le groupe parisien Rocky au studio Ferber, crédit Florent Drillon

Si aujourd’hui les home studios sont légion, d’irréductibles maisons d’enregistrement résistent. De Oxmo à Gainsbarre en passant par Juliette Greco, Ferber a accueilli dans son temple de la musique des grands noms de la scène française. Flashback.

1973, René Ameline claque la porte des studios Davout. Et ça résonne. C’est là tout le problème. L’ingénieur du son a sa propre vision de l’acoustique. Il entend créer un studio où le son est mat pour contrecarrer l’ambiance live de Davout. Ameline pose les valises Porte de Bagnolet dans le 20ème arrondissement de la capitale : une ancienne usine de fer à repasser y a brûlé.

Un enfant traîne dans ses pattes. Son neveu, Jean-Christophe Le Guennan qui managera les studios Ferber dès 1987. S’enchaînent des artistes mythiques. Manu Chao, Louise Attaque, Jane Birkin, Oxmo Puccino. Un joli tableau de chasse dont le manager garde de précieux souvenirs. De la virtuosité du guitariste de jazz manouche Biréli Lagrène aux sessions d’enregistrement avec Noir Désir, un “vrai groupe” à l’osmose saisissante, il y a de quoi avoir le tournis. Pourtant, la passion du manager n’a pas pris une ride. Quand il évoque Caravane de Raphaël, il marque un silence, cherchant le bon mot pour décrire ce souvenir unique : “C’est un OVNI. Un tube sans refrain et vous avez la mélodie directe dans la tête…”

Les experts (à Bagnolet)

Lorsque Jean-Christophe Le Guennan parle de tubes, il pèse ses mots. C’est à Ferber que l’on doit Clandestino de Manu Chao, Foule sentimentale d’Alain Souchon et les plus grands succès de Francis Cabrel. Les studios comptent des centaines de disques d’or, de nombreux disques de platine, 74 Victoires de la Musique et 9 Césars. Mais le manager ne s’attarde pas sur les chiffres, là n’est pas l’essentiel. Pour forger sa réputation en France et à l’international, Ferber mise sur le relationnel avant tout.

“Bien sûr l’acoustique et le matériel sont importants. Mais il faut surtout que les artistes se sentent écoutés, désirés.”

Pas étonnant que Jean-Christophe Le Guennan ait dû décliner la demande de Prince qui souhaitait privatiser Ferber en attendant l’entretien de son propre studio.Les conditions de l’artiste sont drastiques : à part les membres de sa propre équipe, personne ne doit rentrer dans le studio et aucune image ne doit en sortir. Seulement voilà, à Ferber, le personnel fait partie des meubles. Des “ingénieurs maison” auxquels le lieu doit sa réputation. Renaud Letang, Nicolas Montazeaud, Philippe Avril et Jean Lamoot se partagent 5 studios et un carnet d’adresses long comme le bras. De quoi fidéliser quelques grands noms comme Christophe, Alain Souchon et Serge Gainsbourg.

Les fantômes ne partent d’ailleurs jamais bien loin de la Porte de Bagnolet. En 2009, Eric Elmosnino s’assoit au piano droit qu’affectionnait notre Gainsbarre national. Le comédien prête ses traits pour le rôle titre de Gainsbourg (vie héroïque), un biopic signé Joann Sfar. L’occasion d’ajouter un César du meilleur acteur à ceux que rafle le film (meilleur premier film, meilleur son…). Il faut dire que les studios Ferber sont depuis longtemps un lieu de tournage.

Echec et mat ?

Avec l’arrivée du synthétiseur dans les années 1980, les studios misent sur la diversification. Publicités télé et radio, musiques de film et tournages se succèdent. A l’époque, l’instrument est supposé remplacer tous les autres : les discours sont catastrophistes.

Serge Gainsbourg et Jacques Dutronc au studio Ferber – crédit Jean-Christophe Le Guennan

Le cinéma qui doit à Ferber quelques bandes originales (Gabriel Yared, Philippe Eidel, Bruno Coulais…) a su immortaliser ce lieu parisien mythique. 80 films y sont tournés chaque année. Il faut dire que les studios n’ont pas pris une ride. Pour l’acoustique comme pour le matériel, Jean-Christophe Le Guennan mise sur la conservation. Si de gros investissements de 1985 dans les consoles, les magnétos semblent aujourd’hui désuets, le studio s’épargne l’achat de nouveaux microphones dont le rapport qualité-prix est en chute libre. Puisqu’il n’y a plus d’équivalent neuf des Neumann, le manager est formel. Il faut les entretenir mais surtout pas les changer.

Avec l’essor du home studio, très prisé de la scène urbaine, la majorité des grands espaces d’enregistrement de la capitale a dû fermer ses portes mais Ferber a tenu bon. Eclectique, exigeant et historique, le lieu capitalise sur les souvenirs. Quand on interroge Jean-Christophe Le Guennan sur les mauvais, il balaie la question avec un sourire. “Forcément”, il y en a. Mais là n’est pas l’essentiel, les studios entretiennent le mythe. Et Katerine aura beau coupé le son (et le remettre), le vent n’emportera pas Ferber.

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Mathis Grosos

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