Ichon, dérapage controlé

Crédits : Ichon / Keffer

Rencontre avec le rappeur chanteur montreuillois à l’occasion de la sortie de son nouvel album Pour de vrai, virage musical audacieux et maitrisé.

Cuir sans manches et marcel sur le dos, c’est dans un bar de la rue du Faubourg Saint-Denis que Ichon nous attend. En ce bel après-midi de septembre, le rayon de soleil posé sur sa nuque réchauffe autant l’atmosphère que son sourire. Au programme : 45 minutes de vie et de mort, d’angoisses et de réponses, de risques et de choix, de piano et de voix.

Ichon ne fera pas partie du club des 27, c’est une certitude. A la place, et à l’occasion de souffler sur sa trentième bougie il s’est offert un album, mais pas n’importe lequel : une exploration introspective nommée Pour de vrai. Cette première galette en bonne et due forme couronne un cheminement humain et musical, ondoyé depuis son premier EP Cyclique (2014).

« Tous les jours je pense à mourir, parce que tous les jours je me bats, tous les jours je cours. J’ai une tendance meurtrière pour moi-même. »

Burnout et Renaissance

Lorsqu’on lui demande de quelle façon il venterait ses trois dernières années écoulées aux membres de ce fameux club des 27, le néo-trentenaire répond simplement : « La chance d’aller encore plus loin. » Et c’est ce qu’il a fait avec Pour de vrai. Musicalement, mais pas que. Perdre la vie, Presque mort, Aujourd’hui je meurs un peu plus, A minuit je rêve d’être mort everyday… la discographie de Yann-Wilfred Bella Ola (aka Ichon) regorge de ces allégations mortuaires, mais l’étrange relation qui le lie à la mort a, elle aussi évolué.

« J’ai eu un burnout, c’était pendant la tournée de Il Suffit De Le Faire. Trop défoncé, trop fatigué, j’ai perdu la tête et j’ai une l’impression pendant une semaine et demie d’avoir été mort. Que la Terre était l’Enfer et qu’on venait de m’annoncer que j’étais mort. »

Parfaitement lucide, il poursuit : « J’avais envie de voler, il fallait m’écarter des fenêtres… Je regardais des feuilles de papier tomber et se poser sur le sol, j’étais comme un malade. Puis un pote m’a dit : ‘Gars si t’es mort, c’est que tu peux faire ce que tu veux, t’as plus rien à perdre t’as trop de chance !’ Et ça a été une renaissance. »

Du nom de son album à son nouvel état d’esprit, la notion de vérité est omniprésente telle une voluptueuse ritournelle, une impitoyable litanie : « Je suis plus connecté à la vraie vie, j’ai retiré pleins des filtres.« 

Cette vérité est partout, sauf dans le Miroir du montreuillois, sixième piste du disque qui reflète elle plutôt un sentiment malaisant : « Ça fait longtemps que je ne me suis pas regardé dans le miroir. Ce matin par exemple je ne me suis pas regardé, je me suis croisé » avant de conclure, lèvres pincées : « Je suis pas fier de moi. » 

« Syzer me rendait la vie compliquée »

 Nouvelle équipe et nouvelle façon de bosser, ce premier album l’a notamment vu se mettre au piano. Au placard les productions trap nerveuses de son acolyte de toujours Myth Syzer. Au placard aussi, les coups de gueule, les couplets vomis et le « seum ». Pour de vrai abrite des piano-voix acoustiques et des mélodies aériennes. Et cette toute nouvelle philosophie s’est opérée grâce à une rencontre déterminante, celle de PH Trigano.

« Avec PH Trigano, contrairement à un beatmaker, tout part d’une mélodie. Je pense que je suis allé où j’avais envie avec lui. Il maitrise tous les instruments, il a une science musicale qui est différente. »

Membre fondateur du collectif Bon Gamin, Ichon nous raconte en détails sa relation étouffante en studio avec Myth Syzer : « En vrai, le studio c’est plus facile sans Myth Syzer, c’est lui qui me rendait la vie dure parce qu’il me pressait. En session avec lui au bout d’un moment je m’éclipsais et j’allais écrire dans la rue.« 

Dans Pour de vrai, la méthode de travail a donc changé, on l’a dit, fini de forcer sur sa voix, fini de communiquer sa rage. Le message aussi a changé, l’heure est aux bonnes ondes même si pour ça il a fallu prendre son public à contre-pied. Une conscience et un amour du risque brillamment imagé par le principal intéressé : « Chaque kick utilisé c’est un risque : 15 morceaux, 15 risques. Je vis en parachute, j’avais sauté et j’ai eu la chance de rencontrer des gens assez fous pour sauter avec moi… » Avant de relativiser en s’amusant « A la base le risque c’est que je suis intermittent du spectacle ! ».

Avec ce disque, Ichon fait ainsi fi des tendances et du rap actuel, comme il nous confie, fier et fataliste : « J’en ai déjà fait de la drill, j’aime pas suivre un truc, les mecs qui se mettent à la drill en ce moment c’est des tradeurs, ils suivent le cours de la bourse. Après bien sûr que ça me titille (d’en faire) mais ça sera jamais la même chose… » On s’en doute bien !

« On est tous ce marcel ! »

Assis et impénétrable sur la pochette, l’antinomie est totale avec le propos dressé et vulnérable. Unique jonction, le marcel : « Il représente Bon Gamin, on est tous ce marcel ! Le plus large bon gamin, même le gars que t’auras jamais vu, il met ce marcel. Il représente l’Amérique, la jeunesse et la vieillesse en même temps. »

Cover de Pour de vrai sorti le 11 septembre dernier. Crédits : Ichon/Keffer

A l’image d’un Yasiin Bey (anciennement Mos Def) ou Ateyaba (Joke), quand un palier musical et humain est franchi, il est souvent accompagné d’un changement de nom. Ichon a hésité : « Yann a clairement pris le dessus sur Ichon. J’ai pensé à changer de blaze mais je l’ai pas fait parce que Yann fait partie d’Ichon. J’avais créé un truc, c’était le troisième degré, Yann qui devient Ichon et t’as re-Yann au 3ème degré. »

Un 3ème degré qui n’est pas sans rappeler la fable de l’homme qui part explorer le monde en quête de son trésor pour finalement le trouver chez lui, enterré dans son jardin. Se perdre pour enfin se retrouver : « Les EPs Cyclique et #FDP étaient clairement des dystopies. Pour de vrai, c’est juste la vie. » Voici venu le beau temps d’un homme qui a composé l’orage.

L’album d’Ichon Pour de vrai est disponible ici.

À noter que Ichon sera sur scène le 8 octobre prochain à l’église Saint-Merri en compagnie de Pomme, Myd et Yseult à l’occasion du festival Qui va piano va sano. Billetterie ouverte depuis le 24 septembre 14H !

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Maxime Verdeille

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