Programmateur depuis plus de 40 ans du plus grand festival alternatif français, J.L. Brossard nous raconte les Transmusicales

Jean-Louis Brossard, programmateur historique des Transmusicales de Rennes – Crédit photo Morgane Quere

Qui peut aujourd’hui se vanter d’avoir invité à son festival à la fois Nirvana, Daft Punk, Bérurier Noir, Etienne Daho, le Marquis de Sade ou encore plus récemment Stromae et Columbine ? Rencontre avec le programmateur historique des Trans de Rennes.

Du 4 au 8 décembre prochain, la ville de Rennes va vivre à 100 à l’heure avec le festival des Transmusicales qui recevra près de 100 artistes pour sa 41e édition. Comme à son habitude, les découvertes internationales et aussi régionales seront dans le viseur de ses programmateurs, Jean-Louis Brossard et Mathieu Gervais. Dans nos chouchous, on peut déjà vous recommander Shortparis, James Maverick, Marina Satti, Velvet Negroni, Alyona Alyona, Acid Arab (dont on vous parlait déjà ici) ou encore des jeunes premiers comme Lous and the Yakuza et Jawhar.

Pour replonger dans l’univers si particulier des Trans, on vous invite à lire notre rencontre (ci-dessous) avec son programmateur historique, Jean-Louis Brossard, que nous sommes allés interviewer chez lui à Rennes, dans son bureau débordant sous des milliers de vinyles et CDs.

Cette 41e édition des Transmusicales est un hommage à Philippe Pascal du Marquis de Sade, invité sur la première édition en 79. Tu disais dans une interview “le marquis de sade a tout balayé” pourquoi donc ?

JL Brossard : Ça a été un choc pour beaucoup de gens musicalement. A l’époque on écoutait beaucoup des groupes anglais ou américains, période punk. Mais en France il n’y avait pas grand chose. Marquis de Sade justement ne ressemblait à aucun autre. Il a été comparé à Ian Curtis de Joy Division, du fait de la gestuelle de Philippe. Avec son arrivée, et son live à la première édition des Trans, tu sentais vraiment qu’il se passait quelque chose de fort dans ta ville, à Rennes.

Les Trans mettent un point d’honneur à mélanger les genres et nationalités, parfois même au sein d’un même groupe comme Songo, ton coup de coeur 2019. C’est l’ADN des Trans ?

Ça l’est de plus en plus. Avec Mathieu Gervais (co-programmateur), on est à la recherche de sons qui viennent d’ailleurs. Tu vois là c’est la 41e édition, la première était rennaise, puis bretonne, française, puis on a réussi à faire venir jouer des groupes anglais, américains, car on avait plus de budget, puis des groupes d’ailleurs. Et c’est vrai que c’est vers ça que j’ai envie d’aller depuis ces dernières années. Que ça soit en Asie ou en Afrique beaucoup, et surtout des groupes qui vont mélanger tout ça, traditions et electro ou hip hop.

La diversité musicale en 2019 c’est devenue une utopie selon toi ?

Je ne crois pas. Nous on est toujours sur cette ligne de découvertes, de groupes qu’on n’a jamais vu en France. Et je tiens toujours à cette exclusivité. On est là aussi pour défendre la création française et je le fais à mon niveau en découvertes. Comme avec Jeanne Added ou Benjamin Clementine qu’on a invités en création.

Et il y a de plus en plus de festivals qui vont ne faire que de la découverte mais qui sont complètement en dehors des gros festivals d’été, contraints par les têtes d’affiche. Par exemple, il y a le festival Visions à Plougonvelin près de Brest.

C’est quoi la condition sine qua non pour programmer un groupe ?

Il faut qu’il y est le groove c’est la base !

Tu as déjà reçu un groupe avec des coutumes improbables ?

Je me rappelle d’un groupe thaïlandais qui avait une coutume assez spéciale : Khun Narin. Avant chaque concert, il fallait faire une offrande au leader, lui offrir une assiette blanche avec une fleur blanche, une cigarette et un verre de whisky. Donc il fume la clope et il boit le verre de whisky.. Et j’y ai aussi eu droit avant leur concert aux Trans pour me remercier… Et à la fin de ce rituel, le leader prend de la farine, et il t’en met plein la gueule ! (rires)

Tu as dit : “l’essence des Trans c’est de faire découvrir et aider les artistes”. Tu te sens un peu l’âme d’un Robin des Bois, prendre aux riches programmateurs (qui viennent chercher des groupes) pour donner aux jeunes artistes ?

Je ne prends pas aux riches (rires) mais j’essaye d’aider un maximum les artistes. Avant la venue des groupes aux Trans, j’essaye toujours de trouver une personne (un tourneur ou un manager) qui va vouloir les développer, parce qu’il y a l’avant et l’après Trans. Et j’ai envie que ces artistes-là, ils aient une vie après. C’est du développement.

Bérurier noir est venu en 1986 (et en 2003). Beaucoup de groupes comme FAIRE s’inspirent de cette mouvance punk française aujourd’hui. Quels souvenirs tu en gardes ?

Ça s’est passé en 86 et on appelait ça la fiesta bérurière. Le même soir, il y avait aussi Wart (un groupe de Rennes) et les Washington Dead Cats, et eux balançaient de la farine et des poireaux sur le public. Mon régisseur avait même trouvé des navets en loge, et ça en pleine gueule ça fait mal, on a dû les retirer ! Le lendemain du concert, Lulu, la femme de ménage de la salle de la Cité est arrivée avec son petit balais et son seau : les trois premières rangées de fauteuils étaient explosées, il y avait une odeur de poireaux, de la farine partout. Elle est partie en larmes, on lui a filé un gros coup de main ! Mais autrement c’était cool, c’était vraiment très bon enfant..

Qu’est ce qu’on balance à part des poireaux dans le public des Trans ?

Fishbone en 87, ils se sont balancés eux même dans la foule. C’était la première fois qu’on voyait un slam en France… Au premier accord de guitare, les trois ont sauté dans le public : Angelo, le sax, le trompettiste et le clavier.

En 1995, Daft Punk vient jouer aux Trans dans des conditions très particulières…

Oui, il n’y avait plus d’essence à cause des grèves. C’était le gros bordel dans tout le pays le vendredi, et ils devaient jouer le samedi. On a même dû annoncer que c’était annulé car on ne voyait pas comment les faire venir. Finalement on a réussi en leur faisant prendre l’avion. A l’époque, ils amenaient tout leur matos, leur studio sur scène, il y avait deux tables, c’était un sacré bordel.

Tu as aussi reçu Nirvana, une première en France ou presque…

C’était en 91 et c’était la seconde fois qui venait en France après avoir joué dans un petit club de banlieue parisienne, avec un autre batteur. Moi je les avais vu avant sur un festival aux Pays-Bas à Rotterdam. Je me suis débrouillé pour les avoir aux Trans et ils ont joué au Liberté. C’était la première fois  que Nirvana jouait en France avec le batteur Dave Grohl. C’était génial et la fin est assez homérique, avec Kurt qui s’explose sur les enceintes, et Krist Novoscelic qui le prend et qui le sort de scène.

Autre grand nom, en 2010, tu programmes Stromae en création à l’Aire Libre. Comment ça s’est fait ?

C’est ma fille Elise qui m’avait dit : “tiens papa, tu devrais regarder les leçons de Stromae en ligne”. Et j’ai dit bah ouai, le truc a plutôt l’air sympa. C’est comme ça que ça s’est fait.

Tu conserves tous les albums que tu aimes en physique encore ? Quel est selon toi la meilleur méthode de rangement ?

Oui oui, tu vois ils sont partout dans mon bureau… je les range par style, tu vois là c’est une collection de disques Impulse qui est un label de jazz, là ce sont les maxi 45 tours qui vont de 78 à 85. Ça c’est que la musique thaïlandaise, turque, là bas y’a du blues, du jazz, musique de film. Et tous les trucs récents, ils sont classés par terre pour le moment et c’est vrai que j’aime bien les avoir en physique. Et aujourd’hui encore, j’arrive quand même à les obtenir au stand merch’ du groupe.

Etienne Daho sera présent cette année au festival et revisitera son album EDEN. C’est un habitué des Trans ?

En 1980 il est venu sur scène en tant que Etienne Daho Junior, accompagné par les musiciens du Marquis de Sade. Et pour la première édition, il était là mais avec un groupe qui s’appelait “entre les deux fils dénudés de la dynamo” mais il ne se rappelle plus trop ce que c’était et moi non plus.. (rires). Et puis sa venue, ça me permet de faire Rouge Gorge en première partie aussi, un artiste rennais que j’aime beaucoup.

Quel festival du bout du monde que tu nous recommandes ?

Atlantic Music Expo, ça se passe au Cap Vert, donc c’est plutôt la scène qui vient de l’Afrique de l’ouest. Ca se passe sur l’île de Santiago près de la capitale Praia. La-bas c’est un peu le paradis et l’enfer à la fois. Y’a toute la côte ouest avec des plages et y’a un autre côté de l’île où les gens n’ont même pas de toit. Y’a aussi une pauvreté terrible. A Praia, les gens sont cool, tout le monde danse, c’est vraiment sympa.

Quelle est ta meilleure réédition de l’année ?

Ils ont réédité le premier album de Roxy Music, avec 3 CDs et toute la première période avec David O’List, qui n’est pas resté et a été remplacé par Phil Manzanera. Il était aussi le guitariste de The Nice, le groupe de Keith Emerson. Le premier album des Nice c’est un masterpiece pour moi c’est comme le premier album des Pink Floyd. Je trouve qu’ils ont fait un très bon boulot, et ça m’a permis de réécouter le son de guitare qui date de la fin des années 60 début 70. C’est un très bel objet.

Et ton album de l’année ?

Pour moi un album préféré c’est un album que tu écoutes en boucle, dans ta voiture ou chez toi. J’ai adoré l’album Winrah Marah de Jawhar, un Tunisien, c’est un peu le nouveau Nick Drake. Son album est d’une beauté phénoménale.

Le groupe invité au Trans, le plus mal reconnu selon toi ?

Sixto Rodriguez ! Je l’ai invité avant le film Sugar Man, les gens ne connaissaient pas vraiment. Y’a 7 ou 8 ans. Je l’ai découvert sur une compilation de David Holmes, qui est un dj irlandais avec des morceaux à lui et ça commençait par le titre Sugar Man justement…

RDV aux Transmusicales du 4 au 8 décembre prochain à Rennes. Toutes les infos sont ici.

Interview : Abigail Ainouz

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