L’Afrobeat : avant, pendant, et après Fela Kuti

L’afrobeat : un genre musical à la croisée des cultures et un puissant moyen d’expression

L’afrobeat, qu’est-ce que c’est et d’où ça vient ?
L’afrobeat prend ses racines dans des influences multiples :

  • Le jazz dont les deux musiciens sont amoureux
  • La funk dont le groove les séduit
  • Le juju : musique de la partie animiste du peuple Yoruba présent au Nigeria, elle mêle petits riffs de guitare et rythmes répétitifs
  • Le fuji est une musique ouest africaine aussi, appropriée par la communauté musulmane, elle est composée de talking drums et d’appels à la prière
  • Le highlife apporte lui aussi son grain de sel, né dans la colonie anglaise de la Gold Coast, l’actuel Ghana, il reprend les structures rythmiques et mélodiques de la musique traditionnelle du peuple Akan originaire du centre du Ghana, mais en utilisant des instruments occidentaux

Vous l’aurez compris : le transfert culturel est au fondement de la création du genre.

Qui sont les fondateurs de l’afrobeat ?
Fela Kuti et d’autres élèves du Trinity College of Music créent le Koola Lobitos, groupe encore dominé par l’influence jazz. A son retour au Nigeria, le groupe cherche un batteur mais n’en trouve pas un à la hauteur de ses exigences. C’est sans compter sur Tony Allen, batteur de génie qui, selon le « Black President », joue comme 6 batteurs et sait allier la rythmique jazz à celle du highlife : le coup de foudre est direct. Allen est si doué à la batterie qu’il innove en créant le beat caractéristique de l’afrobeat, qui suppose l’utilisation de la pédale Charleston, peu utilisée en Afrique à ce moment-là. Fort de son nouveau musicien, le groupe évolue petit à petit et délaisse progressivement le jazz classique pour adopter plus de rythmes empruntés à des musiques africaines. Koola Lobitos devient Afrika ’70 en 1971.

Le destin politique de ce nouveau genre
Des changements s’effectuent aussi dans la mission que se donne l’afrobeat, pourtant descendant de musiques dansantes, festives, insouciantes, le genre prend un autre tournant. Et ça s’explique par des faits historiques et politiques. Le Nigeria est une ancienne colonie britannique qui acquiert son indépendance en 1960. Quelques années plus tard éclate un conflit civil meurtrier : la guerre du Biafra, qui donne lieu à des dictatures, de la corruption et une grande instabilité. C’est là le point de départ de l’engagement de Fela Kuti.
Il utilise ainsi sa musique comme arme politique, les textes évoluent pour être plus engagés : contre la corruption, contre l’oligarchie, contre le pouvoir des multinationales qui pillent les ressources pétrolières du pays. L’afrobeat prend forme, se charge de sens et d’une mission. D’ailleurs pour mieux se faire entendre, les paroles des chansons sont désormais chantées en anglais Pidgin, langue adoptée par une grande majorité de personnes au Nigeria.
Fela Kuti monte à Lagos un repère d’activistes nommé Kalakuta Republik, et crée un parti politique, le Movement Of the People. Ses textes sont de vraies revues de presse de la corruption qui sévit alors au Nigeria. Son album Zombie par exemple, est un album anti-militariste, qui compare les militaires à des zombies, donc.

La répression militaire
Suite à ça, un raid rase Kalakuta. Sa mère, elle aussi engagée, est défenestrée et meurt de ses blessures. L’afrobeat continue à prendre une envergure contestataire. Fela Kuti est emprisonné à de nombreuses reprises, même s’il continue à se produire sur scène notamment en occident où il est aussi très populaire. Il meurt tristement du sida en 1997, mais l’afrobeat ne meurt pas avec lui !

L’afrobeat et l’héritage de Fela Kuti
De nombreux artistes continuent à faire vivre l’afrobeat et à le renouveler au fil du temps, chacun apporte sa pierre à l’édifice. Par exemple William Onyeabor, mystérieux musicien souhaitant rester dans l’ombre maîtrise le groove comme personne et ajoute l’art du synthétiseur à l’afrobeat.

La descendance de Fela Kuti : Femi Kuti et Seun Kuti continuent l’œuvre de leur père. La fille du chanteur : Yemi a créé en son honneur le festival Felebration Day à Lagos qui fait battre le cœur de la ville au son de l’afrobeat.

Une comédie musicale américaine nommée Fela ! lui est consacrée en 2008. Et comme l’hybridation est au centre de la création de ce genre multiculturel, Tony Allen ne s’arrête pas là et crée avec le monstre de la techno de Detroit Jeff Mills un magnifique live hybride entre machine et batterie. Et des artistes comme Manu Dibango ou encore le Tout Puissant Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou et bien d’autres, continuent à mettre l’afrobeat au-devant de la scène.

L’afrobeat est décidément traversé par l’histoire, depuis le colonialisme jusqu’aux coups d’Etat militaires et à la dictature. Il est à la fois un bouillonnement de création musicale qui ne connaît aucune limite et une arme contestataire redoutable.

Retrouvez le live de Tony Allen et Jeff Mills le 11 avril dans le cadre du festival Jazz or Jazz à Orléans et le 1er juin à Lyon pour le festival Nuits Sonores.

 

Louise G.

 

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