Zinée, portrait d’une rappeuse au talent inné et à la plume acérée

Crédit : Juliette Sprang

Après Cannelle et Biaziouka, on vous présente l’une des plus prometteuses rappeuses de 2021 : Zinée. 23 ans, première artiste féminine qui a pris ses marques dans le mystérieux et prolifique studio du Dojo, vaisseau mère de la 75e session.

Signée chez la maison de qualité Low Wood (Michel, Hatik), Zinée nous offre depuis quelques mois, ses premiers projets déjà très riches, et en particulier son EP : Futée. Plume singulière et acérée, voix haut placée et envoûtante, comme elle le dit elle-même : « j’ai bossé c’truc pendant des heures, j’rentre dans l’truc comme never ».

De Toulouse à Paris

« Vous les paysans, moi la reine, vous les insectes, moi l’araignée
J’ai dû prendre goût à l’amertume, j’traine en flip flop à l’arrêt d’bus »

Zinée, extrait de Ces gens

Zinée, (surnom qu’on lui donne depuis l’enfance) décolle de Toulouse en 2018, consciente que les connexions, les labels et les opportunités se trouvent à la capitale. « Le temps d’écouter les signes et de faire des sacrifices était là ». Aujourd’hui, elle sait qu’elle avait raison de tout miser sur sa venue à Paris pour faire carrière dans la musique « C’est sans regret ».

De son éducation musicale, elle retient un apport maternel plutôt rock-variété : Queen, Goldman ou Mylène Farmer et du côté paternel le rap déjà : IAM, Fabe, la Fonky Family ou Oxmo Puccino. Certes, guitare, basse ou piano sont passés entre ses mains mais le déclic a eu lieu ailleurs. Lors d’un cours d’éducation musicale au collège, sa prof, la contraignant à cesser de chahuter, lui impose de chanter. Honnête, sa prof reconnaît vite le talent et sa tessiture déjà très haute marque les esprits.

Autre révélation, des exercices de diction chantés, conseillés par une orthophoniste, la poussent à s’écouter, à prendre plaisir et elle a dû admettre que sa voix était bien l’instrument qu’elle comptait utiliser pour s’épanouir. « Ma voix c’est ma force et mon arme, je l’utilise à bon escient. »

L’arrivée au Dojo

« Je suis juste une terrienne vide de l’intérieur.
Couteau dans le ventre, ya plus de douleur.
Je crache dans le ciel toutes mes étoiles »

Zinée, freestyle Rose

Pour faire sa place à Paris et connecter avec le Dojo, cette enclave singulière et mystérieuse du rap français, Zinée a seulement eu besoin de quelques rencontres, notamment celle avec le Vrai Michel dans cette petite salle de l’Asile. Un manager en connaissant un autre, elle se retrouve amicalement invitée à un barbecue, mais elle ignore qu’elle se trouve dans le jardin du Dojo dont elle allait bientôt faire partie intégrante. Elle se lia d’amitié très vite avec le rappeur, beatmaker et producteur : Sheldon : « Quand je suis avec Sheldon, on n’a pas besoin de parler, il a de suite vu où je voulais aller. C’est une connexion sacrée. »

Alors, pour comprendre en quoi cette résidence d’artistes, lieu de production, de composition, de rencontres est si atypique à Paris et si précieux pour elle, voici comment elle le caractérise : « beaucoup de droiture, de valeurs humaines, de culture, de curiosité, d’influences électros, arabiques, latines où on peut cultiver son univers fictif, cinématographique, sa sensibilité, sa singularité le tout au service de la musique urbaine. »

« J’me mets à l’abri des sortilèges
J’regarde la couleur des orchidées
J’ai plus besoin de somnifères
Juste de l’odeur des orchidées. »

Zinée et Sheldon, extrait d’Orchydée

Concrètement, la  genèse  de son EP s’est faite en collaborant avec de nombreux artistes et compositeurs : Sheldon bien sûr, avec qui elle a coécrit le morceau Orchydée, son aux couleurs hivernales, fictives et douces où les deux plumes sensibles se fondent l’une en l’autre, amenées par une prod électro mystique : un bijou. D’autres artistes et compositeurs comme Epektase ou Minghus, ont aussi arrangé et composé des prods pour l’artiste. Sans pour autant se laisser guider sur ses textes, Zinée est ouverte aux propositions pour ajouter de nombreuses cordes à son jeune arc : Drill, Trap, Jazz, Pop ou électro.

Des capsules colorées

« La BO du Grand Bleu dans mes oreilles,
j’arrive en bombe, je récupère l’oseille
J’attends plus le soleil, j’attends qui tombe. »

Zinée, freestyle Bleu

Une fois ce lien sacré établi, l’apprentissage a continué avec une série de freestyles/capsules lancées sur son Instagram. La variété des sons montre encore que tant qu’elle a sa voix et ses textes, Zinée peut faire sens sur tous les genres musicaux. Les présentations officielles avec le public sont faites et bien faites, elle cartonne sur ce format et réussit un beau tour de force. A la manière d’Arthur Rimbaud qui associait voyelles et couleurs, Zinée associe couleurs et prods : « Dans ma tête, tout fonctionne par couleurs » : ainsi la drill est noire, l’électro jazz est bleu (où l’on retrouve le sample du Grand Bleu), la pop est rose, la trap est verte.

 

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La logique de construction fonctionne bien avec le format court, la réal et la DA sont pertinentes, les tracks se dégustent comme autant de bonbons acidulés. Là, encore cette variété porte le nom de plusieurs beatmakers : @sheldragon, @minghus_f_r, @l6rd_zu, @epekzeuta, @freddyk_allday ou @yung.coeur.

Des textes sur le pouvoir féminin, entre magie et révolte

« j’les déteste de tout mon âme, de tout mon être
J’aime pas tous ces fils de rien, allez nachave
Ta tête fait huit tour sur elle-même, après la baffe »

Zinée, extrait de Triste

L’ambiguïté est sûrement le maître mot de son univers, douceur de la voix et texte acéré c’est comme si Vanessa Paradis et Popsmoke avaient fusionné. La drill est le terrain de jeu préféré de l’artiste (courant du rap conscient, violent et sombre venu de Chicago et auquel tous les rappeurs s’essayent en ce moment. Skepta, Gazo ou Freeze Corleone sont d’ailleurs des références pour Zinée).

L’aspect brut de ce courant lui permet de revendiquer la force et la place des femmes, l’egotrip féminin prend tout son sens, comme elle le dit « les toplines c’est ma spécialité et je me fais violence. Si des filles m’écoutent, si c’est fédérateur, tant mieux, il y a plein de femmes, comme moi, bien dans leurs baskets ».

Aucune misandrie donc, juste beaucoup d’humour, du décalage et une affirmation de la place de la femme dans la société. Ces clips en témoignent, où le sourire n’est pas de mise et où l’interprétation de Zinée frappe par son self control et sa présence à l’image « j’aime bien faire peur, c’est une forme de protection. Sur un plateau, tu capitalises sur les évènements extérieurs qui t’énervent. Tu te conditionnes et go. »

« Quand j’suis seule tard le soir, j’suis assez triste
J’vais laisser sur la planète un sacré vide
Quand j’te regarde dans les yeux, c’est magnétique. »

Zinée, extrait Ces gens

Face à ses textes émancipateurs, Zinée ne cache pas pour autant sa sensibilité, définissant son univers à travers « La mélancolie, la tristesse et la douleur », elle préfère être vraie dans ses textes et « souvent je me mets dans un mood de tristesse, la déprime me fait écrire. » C’est sûrement cette bulle qui définit « sa magie », sa singularité passe par des images symbolistes où le fictif a autant de place que le réel « j’aime bien les boucles, les guitares qui reviennent, les jolies images. »

« J’ai fait 153 fois le tour de la ville, mon cœur est fragile et je l’abîme
Nos deux corps qui se mélangent, comme la Vittel et la grenadine
Quand t’es pas là, je peux pas vivre, quand tu reviens, je veux partir
Quand tu me prends dans tes bras, le poids du monde est relatif »

Zinée, extrait de Minitel

Toujours bien entourée, Zinée est actuellement en studio pour son second projet sur lequel elle reste discrète. Consciente que le rap tend les bras, plus que jamais, aux femmes, elle se voit rassurante sur le panel proposé aujourd’hui : « Meryl, Le Juiice, Cannelle ou Sally : là, c’est bon, on est là, c’est parti! » Le futur s’annonce lumineux.

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Marie-Gaëtane Anton

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