Working Men’s Club : « J’ai arrêté d’être un petit con qui se lamente et j’en ai fait un album »

Crédit : Rose Butcher

Si le Royaume-Uni ne manque pas de têtes brûlées surdouées, cette bande se distingue en slalomant avec brio entre les étiquettes. A la clef : un premier album personnel et à vif, résonnant fort bien avec notre drôle d’époque.

Initialement prévu au printemps, le premier album des Working Men’s Club, vient finalement fleurir notre sinistre automne (pour notre plus grand plaisir). L’occasion de s’entretenir avec Sydney Minsky-Sargeant, tête pensante du groupe anglais. Alors à défaut de pouvoir faire le voyage entre Paris et Todmorden – bourgade entre Leeds et Manchester dont Syd’ est originaire – le leader répond avec enthousiasme à notre coup de fil et ce malgré la fatigue causée par une semaine d’intense promotion.

Working class heroes

Il semble que la crise de la métallurgie qui a foudroyé la working class du nord de l’Angleterre dans les années 1980, ne fascine pas seulement les historiens et les fans de Chippendales du film The Full Monty. De la précarité ambiante des ouvriers du Yorkshire au temps du Thatchérisme, naquit une inspiration certaine chez Syd & sa bande… qui ont dévoilé en 2019 leur superbe premier double single : Suburban Heights / Bad Blood. S’ensuivirent quelques prometteurs morceaux, parmi lesquels figurent les éminents Teeth, White Rooms and People, ou encore le dernier en date, Valleys.

Comme bien des œuvres, cet album a souffert de l’ambiance générale de cette année en berne, mais sa parution tardive ne donne pas au Covid-19 le luxe de s’attribuer tous ses mérites : « L’album devait sortir lors du mouvement #BlackLivesMatter, lorsque George Floyd a été tué. Je n’aurais pas permis sa sortie de toute manière, ç’aurait été égoïste », affirme Syd.

La notion d’époque gravite ainsi autour de ce disque, qui bien que victime de la sienne, s’amuse à slalomer entre les étiquettes. Qu’il faille choisir entre la House de Détroit ou les frénésies post-punk mancuniennes et autres cold wave made in UK, la boule de flipper se heurte à bien des piliers, mais ne s’attarde sur aucun. Les dix-neuf bougies qu’a soufflé Syd cette année ramènent des écumes nouvelles, et remettent au goût du jour des genres usés par le temps et ses platines. Sans désavouer son héritage certain, Working Men’s Club huile ainsi les rouages de sa factory et manie le rétro comme personne.

Et ce que ce disque a à offrir et qui puisse manquer à cette foutue année 2020, c’est bien cette voix grave et indolente qui contraste avec des rythmes débridés, mais aussi une bad boy attitude que les Anglais savent si bien endosser (et Syd mieux que personne). Le Royaume-Uni déborde sans faillir de groupes émergents et talentueux, mais Working Men’s Club a cette façon remarquable de snober la frise chronologique.

« Tirer du positif de tout ça »

Si le spleen ambiant de leurs compositions résonne tristement avec cette période agitée de l’humanité, c’est l’histoire personnelle de Syd qui s’y trouve en filigrane, comme il nous le confie :

« J’ai vécu six mois qui étaient probablement les pires instants de ma vie. Après ça, je me suis juste dit ‘Et puis merde, j’arrête d’être un petit con qui se lamente et j’en fais un album’, ce qui m’a fait vouloir aller de l’avant par rapport à cette époque. »

Et quand bien même le leader insiste sur le caractère sombre de ses créations, il insiste sur sa volonté de « tirer du positif de tout ça. C’était comme s’il était juste d’en faire de l’art, et de ne plus se complaire dans la douleur. On ne peut tout simplement pas s’arrêter de faire de l’art. » 

Un rebond encouragé par l’équipe dont il s’entoure en studio, notamment son producteur et ami Ross Orton, passé auparavant par The Fall, M.I.A. ou encore Arctic Monkeys (rien que ça, oui).

« C’est important de se rappeler les bons moments dans les périodes difficiles, et inversement. Le positif et le négatif vont de pair. C’est comme ça que fonctionne le monde. Je suis plus à l’aise avec des paroles sombres, mais je reconnais une sorte d’équilibre dans l’œuvre en général » confie Syd, se remémorant des sessions de studio animées.

Si cette période de trouble personnel est désormais révolue, Syd défend avec fierté ce premier album tout en rappelant son contexte particulier. « On ne doit pas se limiter à ce disque » affirme t-il, un message que cet optimiste qui s’ignore, adresse à lui-même et à son public.

« Les gens sont libres de comprendre ce qu’ils veulent »

Sous son air de vaurien, Syd aborde cependant son processus d’écriture avec discernement : « Quand tu es content de ta création, tu t’arrêtes et tu la poses sur une étagère. Puis, tu attends jusqu’à ce que tu puisses la délivrer. » Une fois placée dans le monde, l’œuvre est réappropriée par ses auditeurs, et chacun a le droit d’y trouver ce qu’il cherche : « Je sais ce que je ressens par rapport à cet album, et bien que certaines paroles sont évocatrices, les gens sont libres de comprendre ce qu’ils veulent. »

Bons ou mauvais, similaires aux siens ou non, les moments qu’imagent ces dix titres sont propres à chacun, insiste Syd. Peu importe la signification initiale de l’album, tant qu’il touche ceux qui le reçoivent. La proximité avec son public à laquelle tient le chanteur rappelle cette époque des concerts (il y a fort… fort… longtemps), lors desquels il dansait parmi les spectateurs, notamment sur la mini scène du Supersonic (près de Bastille) ou aux Inrocks Festival en mars dernier.

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The reviews are starting to come in… ⭐️ 9/10 from @uncut_magazine ⭐️ 4/5 from @mojo4music See more via stories. Album’s out on Friday. Photo by @stevegullick

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Sorti sur le fameux label londonien et indépendant Heavenly Recordings (Confidence Man, Boy Azooga, King Gizzard & The Lizard Wizard, Baxter Dury, Halo Maud…), ce disque conviendra aux pauvres pécheurs en manque de passion en cette morne année. Il est même possible que les douze minutes qu’offre le dernier morceau, Angel, vous fasse oublier notre triste réalité des bars fermés dès 22H. Le meilleur moyen de s’en assurer ? Presser à nouveau le bouton Play, et se laisser emporter par la mélancolie ondoyante d’un album abouti et indispensable en ces temps tumultueux.

L’album est disponible en version physique vinyle et digitale.

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Raphaëlle Berlanda-Beauvallet

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