Réviser ses classiques avec le rappeur Younès

Crédit : @sarahbalhadere

Jeunes et moins jeunes, il est temps de réviser vos classiques et on ne peut pas mieux le faire qu’avec le rappeur Younès : amoureux du bon et du beau mot.  Roman, argumentation, poésie et théâtre, tout y est.

C’est avec Younès aujourd’hui, en plein confinement, et une fois les distances abolies par la technologie, que nous échangeons sur son dernier album : mêmes les feuilles (sorti le 13 mars 2020), projet très abouti, aux punchlines incisives où la poésie rejoint la critique pertinente de notre monde.  C’est également pour la diversité des références au monde de la littérature que ce projet nous a interpellé.

« Chanter rêver, rire Être seul, être libre
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre”
(Non merci, 
Younès)

Younès c’est l’histoire d’un jeune rappeur parti à la conquête de Paris grâce à sa plume et son talent dans la musique et le théâtre. Une histoire qu’on a envie d’écrire ou qu’on a déjà lue : l’ambition, le talent et la jeunesse. Ça vous rappelle forcément des classiques, on va y venir !  Alors derrière nos écrans, l’un à Paris, l’autre à Rouen, on a décidé de voir ce qui se cachait derrière ses plus belles punchlines et tout simplement de voir avec quelles œuvres de la littérature il acceptait de les faire dialoguer.

Les grands romans à relire

L’Alchimiste de Paulo Coelho
Les Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos
Bel-Ami de Guy de Maupassant

“Je veux changer le quotidien
que des mots deviennent des cris”
(L’alchimiste, 
Younès)

Ton premier morceau de l’album c’est l’Alchimiste. Est-ce bien un hommage au conte philosophique de Paolo Coehlo paru en 1988 ? 

Younès : Oui, carrément, c’est le départ vers ma propre quête et exactement comme dans le livre de Coelho, c’est l’histoire du chemin vers mon identité. Ce livre que j’ai lu il y a deux ans m’avait plu, ça fait voyager, le gars qui part pour trouver sa “légende personnelle”, ça m’a parlé et c’est un vrai hommage. Pour en arriver là, pour faire de la musique aujourd’hui, il a fallu que je m’écoute et que je m’accepte en dépit de tout, c’est ce que nous apprend ce livre.

“Si vous écoutez votre coeur,
vous savez précisément ce que vous avez à faire sur terre.”
Paulo Coehlo

“A force on s’est tout dit, je crois même qu’on s’étudie”
(Liaisons Dangereuses, Younès)

Avec Liaisons dangereuses, tu reprends le titre du roman épistolaire de Choderlos de Laclos, quels types de relations sont dangereuses pour toi ?

Alors ce qui est drôle, c’est que je suis en train de le lire, je l’avais jamais terminé et là je m’y suis remis. Dans ce son, j’explore l’idée que l’amour parfois évolue au point de s’épuiser quand on s’est tout dit et qu’on en vient à s’étudier, c’est assez ironique, parfois en amour on arrive là, c’est peut-être même plus de l’amour.

Dans le son, je parle aussi d’autres liaisons que j’entretiens : avec mon père, la famille en général, avec l’industrie musicale et avec la drogue, tout ce qui peut être dangereux et complexe finalement.

“Pardonne moi mes torts : Je veux les expier à force d’amour.”
Choderlos de Laclos

“Je suis entre deux mondes et j’ai trop la dalle,
 Je suis pas riche, j’ai un peu plus de maille”
(Quel Bail, 
Younès)

On continue avec Quel bail, où tu évoques l’ascension sociale d’un jeune provincial qui monte à Paris, là c’est pas les références qui manquent dans le XIXe siècle !

Ça raconte beaucoup ça, oui, pour moi je vois Bel Ami de Maupassant, l’ascension sociale du mec qui arrive à Paname, ça me parle, je l’avais lu et ça m’avait plu. Le jeune qui est entre la province, Rouen pour moi, et Paris, c’est mon histoire.

Ses camarades disaient de lui : C’est un malin, c’est un roublard, c’est un débrouillard qui saura se tirer d’affaire. Et il s’était promis en effet d’être un malin, un roublard et un débrouillard.”
Guy de Maupassant 

Un peu de littérature polémique

La République de Platon
1984 de Georges Orwell

“Le grand remplacement c’est ta fille qui me kiffe,
qui va me faire des enfants et ils auront mon pif”
(Le grand remplacement, 
Younès)

Le grand remplacement, c’est évidemment le son qui a beaucoup fait parler de toi récemment….

En vrai c’est un titre de livre ! C’est l’ouvrage de Renaud Camus et c’est bien si la jeunesse se renseigne sur ce genre de théorie, si les jeunes connaissent et s’ils savent à quoi ça fait référence c’est important. La première punchline c’est vraiment de la taquinerie, je prends au pied de la lettre l’idée que le grand remplacement c’est une fille blanche qui se met en couple avec moi, un arabe, et on va avoir des gosses.

C’est aussi une chanson qui parle d’amour et de l’indécision du sentiment amoureux, un thème que j’apprécie beaucoup et qui traverse mes sons. Le classique à réviser c’est sûrement le tableau en tout cas, le chancelier Séguier par Charles le Brun et la remise au goût du jour justement dans le clip.

“Ma vie est un spectacle, mon historique un musée”
“Je poste donc je suis, Je te suis dans je sais”
(Le monde est virtuel,
Younes)

On passe à deux sons qui ont le même thème : l’addiction aux réseaux sociaux et le fait que l’on s’enferme de plus en plus dans un monde virtuel. Dans Interlude, tu déclames un texte sans prod, c’est très solennel et c’est l’intro du son Le monde est virtuel. Tu as quelques références pour nous ?

Le fait de déclamer peut faire penser à des discours engagés comme ceux de Sankara ou de Martin Luther King. Ça peut aussi fonctionner comme une voix-off, comme un narrateur dans les films.

“Smartphone iPhone on en devient aphone ça sonne je m’abonne… je m’isole.”
(Interlude, 
Younès)

Après pour la déshumanisation, je vois Georges Orwell avec 1984 c’est quand même une critique très forte de la société qui se déshumanise avec Big Brother qui surveille tout. Pour l’addiction au numérique j’avais en tête Réalité Augmentée de Nekfeu déjà classique finalement. J’ai surtout voulu critiquer des habitudes dangereuses qu’on a tous mais que certains ne voient plus, comme mes potes ! En partant de mon exemple et en me critiquant moi-même, je vois le rapport qu’on a au téléphone, on vit plus sans, on est toujours dessus.

Si tu vois dans le clip, il y a des dessins assez forts qui font penser au mythe de la caverne de Platon et à l’illusion qu’on a d’être libre, coincés dans des fausses réalités qui nous font croire à une fausse liberté.

Un peu de poésie 

Je me souviens de Georges Pérec
Zone de Guillaume Apollinaire
La comédie aux trois baisers d’Arthur Rimbaud

“Je me rappelle du 11 septembre,
Je me rappelle du tsunami,
Je me rappelle de mon ancienne chambre
Je me rappelle qu’elle était belle sans être maquillée.”
(Je me rappelle, 
Younès)

Ton album évoque quelques thèmes classiques de la poésie : l’amour, la vie d’artiste et le souvenir.  Des poèmes à nous faire relire ?

Pour les poèmes d’amour, j’aime beaucoup L’âme de Germain Nouveau et la Comédie aux trois baisers d’Arthur Rimbaud.  Quant au souvenir, c’est vrai que l’évocation pêle-mêle du passé, on la retrouve chez Georges Perec et son recueil de courtes phrases qui commencent toutes par Je me souviens, il y aussi le classique “Je me souviens” de Booba !

“Je me souviens des coups de règle en fer sur les doigts.
Je me souviens de ces défilés du 8 mai, 14 juillet, 11 novembre…
de ces fêtes de village.”
Georges Perec

Après c’est vrai qu’on peut lier ça à la procrastination, à l’univers de l’artiste bohème, comme dans Zone d’Apollinaire, être artiste c’est aussi ça : ne rien faire et voir ce qu’on peut faire de ce rien, voir ce qui en découle.

Un peu de théâtre

Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand

“Qu’est-ce tu voudrais qu’je fasse ? Prendre un patron ? Ça m’tente pas trop
Un protecteur puissant ? Nan, gros, on fait pas ça
Faire des dédicaces à ceux qui pèsent, devenir l’ami de ceux qui plaisent. Tenir compagnie de ceux du bizz, devenir ami juste pour le buzz ?
Devenir un bouffon dans l’espoir qu’enfin, ça fasse de l’effet ? Non merci
(Cyrano, Younès)

On arrive à ton œuvre de référence, on rappelle que tu as joué ce rôle de Cyrano l’an passé et que c’est un personnage poète comme toi ! Dans ce dernier morceau, tu réadaptes la tirade très connue du “non merci” dans Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, dis-nous quel sens tu lui donnes ?

Ce qui est marrant, c’est quand je finissais ce titre, je commençais les négociations pour signer un contrat avec une maison de disque et je me demandais même, est-ce que ça fait sens, est-ce que c’est cohérent, est-ce que Cyrano aurait signé ce contrat même !? Et puis je me suis dit que je ne cherche pas à reproduire l’exemple de Cyrano, je cherche ma propre voie qui est de rester fidèle à mes principes, cherchant à évoluer et j’ai signé ce contrat. Donc je n’ai pas la même attitude que lui. L’essence du propos, de toute façon, c’est de garder son intégrité artistique.

“Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ? Non, merci !”
Edmond Rostand

 

Marie-Gaëtane Anton

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