« Cri du printemps » : le journal de bord 🎶 du songwriter bordelais Botibol

Botibol et son ciré jaune de « confinement »

Après les carnets de bord illustrés en vidéo de Bandit Bandit, Lukas Ionesco ou encore Silly Boy Blue, le compositeur folk Botibol a décidé d’enfourcher sa guitare pour nous offrir un carnet de bord en musique (mais également en prose). Bonne écoute !

Figure incontournable de l’indie folk français, le bordelais Vincent Bestaven aka Botibol nous avait raconté son troisième album intimiste, La fièvre Golby, un album de chevet invitant à la méditation et succédant aux merveilleux Born from a Shore (2011) et Murs blancs (2013). Pendant la quarantaine, le songwriter nous offre son carnet de bord et a composé tout spécialement pour l’occasion un morceau : Cri du printemps, les deux sont à découvrir ci-dessous.

Journal de bord de Botibol

« General Pop m’a demandé d’écrire un petit texte sur le quotidien durant cette période particulière. Je n’étais pas sûr de savoir ce je pouvais avoir d’intéressant à livrer au départ, mais l’exercice est amusant, les témoignages de collègues se succèdent et concocteront sûrement une chouette galerie bigarrée. Et puis surtout, dans le paquet, j’ai calé un nouveau morceau, le Cri du Printemps, sur un visuel de Marynn. »

Vous pourrez donc lire, écouter et observer l’histoire de confinés parmi des millions d’autres :

« On patauge tous dans ce moment particulier et charnière ou le virtuel prend une place gigantesque, on observe les ombres d’une projection du monde par le petit trou d’internet. Ça me donne envie de lire du Platon, mais je ne sais pas s’il est sur Instagram.

La distance imposée par d’infimes boules d’ARN malicieux nous met le nez dans ce que notre civilisation a produit de plus paradoxal, une façon de s’informer et de communiquer sans apparentes limites, qui sert principalement à regarder des vidéos de chats, mater Netflix en ramasse, se marrer sur les articles des platistes, les sociétés secrètes ou le pain au chocolat. Il reste les livres, j’ai une bibliothèque pas trop mal, mais face à l’overdose je chéris le souvenir de l’échange physique. Celui de se parler, de s’embrasser, de faire la fête, se crier dessus, de se faire l’amour, d’être emporté par les vagues, d’être en chorale, de me prendre une rouste par un inconnu aux échecs à Saint Michel (à Bordeaux c’est pas encore le même), de s’engueuler, de faire des concerts.

C’est le deuxième festival virtuel qui me demande de faire des live stream aujourd’hui. Je ne sais pas encore quoi en penser. Faudra que je m’habille en plus. Est ce que j’aurais l’impression de mettre un chapeau pour aller à la guillotine ? J’aime avoir le temps de me forger un avis sur les choses, j’ai l’impression qu’une réflexion a besoin de temps, même si elle a toutes les infos :

– les concerts streamés live chez toi c’est génial !
– non les live stream confinés c’est de la merde !

De toutes façons je partage ma connexion avec Romain et Gaby mes voisins, et ça marche correctement qu’une heure dans la journée… Dans ce tourbillon je m’attache aux petits rituels, le café à la fenêtre, arroser les plantes, appeler les proches.

L’appartement a l’habitude de me voir faire de la musique en short devant mon bureau, sous cet angle ces journées ne diffèrent que peu d’autres que j’ai déjà passées en attendant les tournées, à ceci près qu’avec le sentiment d’urgence et le temps distendu je m’autorise toutes les facéties.

Écrire sans réfléchir, c’est cathartique, c’est automatique, c’est agréable. J’enregistre toutes les idées, bêtes et moins bêtes, qu’elles soient de 30s ou de 10mn. Je propose dans la foulée à Marine et Matieu de réaliser à distance des vidéos sur quelques unes de ces bribes musicales, postées à l’envie sur les réseaux. Ce sont des objets qui n’existent que du fait du contexte particulier. Je ne sais pas encore si ça aura du sens dans un mois, je m’en fous. »

 

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« Récemment, muni des « dérogations » obligatoires je récupérais mon fils, nous passions quelques journées rythmées par l’école à la maison dans un quotidien rapproché, avec toutes les activités qu’on imagine, le tout sans mettre une seule fois le nez dehors. Nous étions chanceux de ne pas être obligés de le faire, nous n’en avions pas envie, pensant alors à ceux que le devoir ou la nécessité contraint à s’exposer au danger invisible.

Bref, hop, dans cette bulle de temps suspendu nous écrivons et enregistrons notre premier morceau ensemble, sur des paroles et une mélodie qu’il a lui même inventé, et que j’aime beaucoup, pour elle même. Ça s’appelle l’homme mystérieux. Il est félicité par toute la famille par téléphones interposés. Je suis fier comme Artaban, je crois que lui aussi. Est ce qu’on aurait pris le temps de faire ça d’habitude ? Lui comme moi ? Eh beh teh ! Non.
Maintenant on l’a, le temps, et les journées coulent sans soucis, je mesure parfois l’amour et la chance qu’on a. C’est à s’y perdre, Victor du haut de ses 8 ans combine souvent l’insouciance de l’enfance et la perspicacité d’un adulte : cette période trouble fera partie de son histoire de jeunesse. Il fêtera peut être comme tant d’autres son anniversaire confiné. On reste des gros privilégiés… J’étais vachement moins conscient au même âge.
Je le ramène chez sa mère une semaine plus tard, sur ce trajet que nous empruntons d’habitude pour aller à l’école. Spectacle des rues vides, je me surprends à apprécier le paysage de cette Ville que j’aime pourtant de moins en moins. On croise quelques rares passants du regard, parfois sous les masques, dans une sympathie curieuse mais distante.
Pour ne pas sentir tout de suite et trop fort le poids d’une solitude retrouvée je repars faire des courses, me couvrant d’un foulard rouge. Un peu parce que j’ai l’impression que ça me protège, mais surtout parce que ça m’amuse… C’est peut être la seule fois ou l’on m’acceptera au supermarché vêtu comme un bandit du far west, un dangereux hors la loi qui se met en quête de pousses d’épinards. On vieillit mais le jeu reste un refuge, il se cache derrière toutes les pierres et sous tous les néons.

 

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Au retour je réfléchissais à cet autre paradoxe, ce sentiment d’avoir du temps individuellement, et celui de sentir un monde qui change extrêmement vite et qui évoluera peut être de manière radicale. Certes les temporalités s’entrechoquent toujours, mais cette fois ci c’est encore plus limpide. Nous n’avons évidemment aucune emprise sur ce qu’il se passe. Si certains en étaient déjà convaincus avant cet épisode, peignant notre démocratie comme une mascarade trainée par terre par la course effrénée et absurde du capital, c’est la première fois que tout un pays se voit servi brusquement sans détour cet état de fait : nous sommes tous impuissants.

Soudain, naïvement peut-être, à contre courant des discours savants de politiques technocrates qu’on entendait encore il y a un mois, rien de ce que saccage chaque jour le système néo-libéral et ses fantassins ne me paraît inéluctable. Je me sens donc libre, ou au moins plus léger, pourtant je garde à l’esprit que tout n’allait pas si bien que ça avant partout dans le monde : nous sommes dans cet état car nous occidentaux sommes pour une fois massivement touchés. Et puis au delà des prochains mois, comment anticiper le potentiel danger que représentent les directives d’urgence imposées et leurs conséquences, quand précisément tout le monde est aveugle ? Il faut prendre le temps. Et on n’observe que par un petit trou… J’ai le tournis, alors aujourd’hui je suis allé acheter un cubi de vin rouge… Le confinement passe un cap : avec qui et de quoi demain sera fait ? »

Retrouvez tous nos carnets de bord de la quarantaine ici.



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