« Génération Hirak » ou le cri du peuple algérien : notre court-métrage coup de cœur du festival Nikon

Ⓒ Derya Yildiz

A quelques jours des élections présidentielles, la jeune réalisatrice Derya Yildiz est partie filmer les rues d’Alger pour immortaliser le mouvement Hirak, rassemblant toutes les générations de citoyens dans des manifestations massives. En compétition au festival de court-métrages Nikon, nous l’avons rencontrée.

Le « Hirak » ou « mouvement » en arabe, est le nom donné à une série de marches pacifiques qui ont eu lieu depuis février 2019 en Algérie. Protestant contre la candidature d’Abdelaziz Boutefika (82 ans et un AVC) à un cinquième mandat présidentiel, puis contre le report des élections sine die (après le retrait de sa candidature), et enfin pour la mise en place d’une Deuxième République (en exigeant le départ des dignitaires du régime), ces manifestants algériens ont été immortalisés par la télévision internationale et largement relayés sur les réseaux sociaux…

Et à quelques jours des élections présidentielles (le 12 décembre 2019) qui a mené à l’élection de l’ancien premier ministre Abdelmadjid Tebboune (lui même contesté par le peuple) dans un climat compliqué (scrutin boycotté et abstention record), la réalisatrice Derya Yildiz s’est également rendue sur place à Alger, la capitale, pour prendre la température et filmer sa perception du chaos ambiant, qu’elle dévoile dans un court-métrage en compétition au festival Nikon.  Pour soutenir le court-métrage, cliquez ici !

Comme chaque année, le site du Nikon Film Festival regorge de talents balbutiants. Concours lancé dans le but d’encourager les jeunes réalisateurs et réalisatrices à s’exprimer, le Nikon offre une voix voire une légitimité. Pour l’édition 2020, le thème imposé était « Une génération » et le format imposé, 2min20 maximum.

Découvrez le court-métrage de Derya Yildiz :

En croisade pour le visa…

Derya Yildiz, coordinatrice pédagogique dans une école de communication et de journalisme, s’est lancée un sacré défi pour sa toute première réalisation : se rendre à Alger filmer les manifestations au beau milieu des élections présidentielles de décembre dernier. Derya a co-réalisé ce court-métrage avec Pablo Rey, un de ses étudiants, qui s’est chargé du montage.

« Je me suis dit que partir en Algérie seule pour tourner un sujet de deux minutes vingt sur la génération Hirak, c’était osé. On a essayé de m’en dissuader mais ça me donnait encore plus le courage d’y aller », confie-t-elle.

Elle « fait les marches, écoute les slogans, les chants des jeunes ultras dans les stades », réalisant ainsi à quel point la jeunesse algérienne porte dans son cœur un désir démocratique d’égalité et de justice. Mais avant de filmer, se rendre sur place est déjà une étape en soi. Le visa est obligatoire, et pour le déposer à l’ambassade, il faut justifier un logement sur place : soit une réservation d’hôtel « inabordable à cette période » pour la réalisatrice, soit demander d’être hébergée auprès d’un local qui doit lui-même déposer en mairie sa demande.

Il faut ensuite valider le visa, qui n’est en aucun cas garanti :« On peut faire une demande, payer, attendre 15 jours et ne pas l’obtenir. C’est ce qui est arrivé à Pablo Rey, mon co-réalisateur et monteur du film ». Et même le visa en poche, les douaniers veillent au grain : « ils ont appelé les contacts que j’avais sur place pour s’assurer de la véracité de mes propos. Pourquoi j’étais là et chez qui je logeais ».

Gagner la confiance du peuple algérien

Sur place, Derya loge alors « dans un Airbnb, chez un jeune couple algérois » qui a beaucoup influencé le court-métrage. « Toute la narration du film émane de multiples discussions avec eux et la musique du film est produite par mon hôte ».

« En Algérie, on fait tout de même attention à qui on parle et de quoi on parle. On sent un peu la température avant de se livrer »

« Les gens sont méfiants mais s’ouvrent vite », confie Derya. « Pour ma part, tout le monde a été d’une gentillesse et d’un accueil sans pareil. On m’a tout partagé. Et aujourd’hui j’ai leur soutien à fond », raconte-t-elle, en parlant des Algériens rencontrés sur place, avec qui Derya reste en contact depuis son retour à Paris.

Un court-métrage pour documenter l’Hirak

Si Derya a fait ce film, c’est tout d’abord pour s’adresser aux Algériens. « Je veux qu’ils sachent qu’on contribue à leur combat à notre façon » explique-t-elle. C’est d’ailleurs pour cela que l’introduction est sous-titrée en arabe. « C’était important pour moi de mettre la traduction »  affirme Derya avant de préciser que le film s’adresse aussi « aux français bien entendu. Honnêtement, Je m’adresse à tout le monde. La liberté ça devrait être universelle ». Elle s’insurge contre cette liberté de vote et d’élections que n’ont pas encore les Algériens : « Le peuple n’a pas voté en majorité parce que les élections sont truquées et les décisions sont prises avant même qu’il y ait le vote » affirme Derya qui conclut que « Rien ne changera tant que le président ne sera pas réellement élu par le peuple ».

« Depuis le 22 février, ils ont la rage et montrent qu’on ne les prendra plus pour des cons ! »  : le 22 février 2019, marque en effet le début de manifestations de grande ampleur (largement relayées sur les réseaux sociaux), cet Hirak : l’Algérie se soulève enfin contre ses dirigeants.

 « L’atmosphère des marches est juste hyper forte, c’est indescriptible pour moi. Le mélange de génération et de milieux sociaux »

Témoin d’une lutte pacifique et transgénérationnelle

On observe dans le court-métrage ce mélange touchant, qui prouve que tous les individus algériens sont concernés. Mais si les marches « réunissent les différentes générations », la jeunesse est à l’origine de ce mouvement et reprend le flambeau avec énergie.

 « Les plus jeunes Algériens ont donné le courage, à ceux marqués par la décennie noire, de s’exprimer »

Comme Derya nous le dévoile dans son documentaire : les plus âgés ont vécu de l’intérieur les mutations du pays et la décennie noire (violences meurtrières liées au terrorisme islamique déchirant le pays entre 1991 et 2002) qui fait partie intégrante de leur identité. C’est donc aux plus jeunes, qui prennent l’injustice de plein fouet, de se lever, ceux qui n’ont connu la sombre histoire de leur pays qu’à travers leurs aînés. Et ils le font avec l’audace de ceux qui n’ont rien à perdre. « Il y a en effet beaucoup d’humour et de volonté de faire (les choses) pacifiquement. Mais on sent que c’est grave, que toute cette force et ce mélange et cette détermination » précise Derya. « Un exemple, le lendemain des élections, je vois des hommes et des femmes se mettre de la farine sur le visage pour dénoncer la mafia derrière laquelle se trouve le Président élu ». Génération Hirak met ainsi en image cette nouvelle ère en filmant des jeunes chanter et unis par un idéal commun.

Une bande son engagée

Dans ce court-métrage on peut entendre en fond sonore : « La jeunesse a coulé, à qui la faute ? On marche côte à côté jusqu’à la mort. Les schizophrènes ont gouverné (…) Vous savez que l’Etat a truqué l’urne… » La chanson est signée TiMoh, chanteur et frère de DJAM, autre artiste algérien reconnu. Rempli de symboles sur la corruption, le manque de liberté et la manipulation du gouvernement algérien, ce titre n’a clairement pas été choisi par hasard par Derya, qui remercie au passage son hôte Abdelati (ingénieur du son, qui finalise la composition).

Un tournage sous tension

« Oui, j’ai eu des moments où j’ai eu peur » affirme Derya de but en blanc. « Je rappelle que je faisais les marches seules. On nous parle beaucoup des renseignements généraux, des flics en civil. Puis on voit la violence de la police lors des manifestations ». Derya résidait tout près de la place Maurice Audin, dans le quartier Telemly, soit au beau milieu des événements. « Il y a le son de l’hélicoptère que nous avions en permanence pas loin de chez nous » se souvient-elle. Si « tout ce petit cocktail a créé chez moi une forme de méfiance et de peur », Derya s’est surtout rendue compte de la chance de vivre dans un pays comme la France.

« La veille de mon départ, j’ai envoyé un message à mes proches. Certains doivent l’avoir encore. Je leur parle de la chance que nous avons d’avoir toutes ces libertés en France. Qu’il faut réaliser cela et en profiter au maximum ».

Même lors de son voyage retour, Derya craint « d’être démasquée et d’être retenue » sur place, et supprime notamment les images et vidéos de son téléphone de crainte d’être arrêtée à la douane.

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Une soirée de lancement à Paris aux couleurs de l’Algérie

La soirée Génération Hirak se déroulera le 21 février de 19h à 23h à La Bellevilloise (75020) est un évènement rencontre autour de ce film et de la date anniversaire de la marche pacifique en Algérie.

Au programme : retrouvez un live Musique avec le groupe Imazighen qui interprète des musiques traditionnelles kabyles et le rappeur Youssef Swatt’s, figure montante de la scène rap en Belgique. Retrouvez également une exposition de la photographe Lola Loubet, avec une sélection d’images des contestations des algériens à Paris. Evidemment, de la food algérienne ! Cuisinée par Yasmine, entrepreneuse et fondatrice de Feel Tajine. Il y aura également un stand Custom & Graffiti avec CustomYourselfParis. Et bien sûr, la projection du film Génération Hirak. Retrouvez toutes les infos sur la page Facebook de l’évènement.

L’entrée est gratuite et toute l’équipe est constituée de bénévoles.

Reuben Attia

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