Rencontre avec le canadien Russell Louder, porte-parole d’une nouvelle génération d’artistes non genrés

Russell Louder – Symétrie réalisée à partir d’une photo de Paul Atwood

Vivre au quotidien dans la plus petite province insulaire du Canada quand on est performeur et producteur transgenre, c’est ce parcours non sans embûche que nous raconte cette révélation synth-pop de seulement 24 ans.

En novembre dernier, à l’occasion du festival M pour Montréal, on découvrait sur scène l’artiste Russell Louder, signé chez la maison de qualité Lisbon Lux Records. Scotchés par sa prestation, ses chansons synth-pop efficaces et ses influences évidentes que sont Florence Welch, Beth Ditto, Laurie Anderson et J.M. Jarre – nous sommes allés le rencontrer dans un café de la capitale québécoise, tout près du parc La Fontaine. Interview.

Tu habites depuis toujours à Prince Edward Island (P.E.I.) : la plus petite province du Canada, excentrée à l’est du pays. En quoi ça influence ton travail ?

J’ai grandi à la campagne, près l’océan et y rester ça me tient à coeur : ça me permet de “rebooter”, ça m’inspire. Je pense aussi que le fait d’être isolée influence vraiment la façon dont je produis mes chansons. Je peux rester seule dans mon home-studio pendant des heures, comme dans un tunnel. C’est super pour la concentration.

Montréal, la grande ville et l’ouverture d’esprit qui s’en dégage, en tant qu’artiste transgenre, ça t’attire aussi ?

Les grande villes peuvent être pour moi une source de distraction, il y a toute cette compétition… Et puis il faut voir l’île de P.E.I. l’été et l’automne, c’est tellement beau ! Même à Charlottetown (la capitale de P.E.I.), c’est quoi à 20min des champs et au bord de l’océan.

Après oui, c’est aussi parce que c’est isolé que je voyage pas mal.. Quand j’arrive à Montréal je souffle d’un coup.. Même si ça s’améliore énormément à P.E.I. pour nous les transgenres, ça reste pas parfait ! Il y a des gens super bienveillants, mais aussi des fois où ma sécurité a carrément été mise en danger.

Etre transgenre dans une petite ville comme Charlottetown c’est comment ?

Au niveau des soins de santé, c’est assez complexe. Il y a pas mal de procédures qu’ils ne proposent pas dans la province. Grâce à des financements de l’état, ils ont commencé à s’y mettre seulement. Mais ça reste assez compliqué car tu dois voir pas mal de spécialistes et être suivie (ndlr : Russell Louder a par exemple monté une campagne de crowdfunding pour une opération permettant de se faire retirer la poitrine – cf le post instagram ci-dessous). Heureusement, il y a aussi de supers organismes communautaires qui se mettent en place sur l’Île.

Personnellement, tu essayes aussi de faire changer les choses ?

J’ai bossé pour une association qui s’impliquait pas mal sur la cause transgenre, mais aussi sur les problématiques HIV, l’éducation sexuelle… Et je vois de plus en plus de gosses qui se reconnaissent comme queer très ouvertement chez moi. Ou qui viennent à des défilés type Gay Pride. Les mentalités évoluent, c’est positif.

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HI EVERYBODY. THIS IS KIND OF AWKWARD BUT I'M TRANS AND I NEED MY BOOBS OFF. . (youcaring.com/russellsboobsmustgo) . You can read my full statement on my youcaring campaign but here is the TLDR version: . . ⚕️Technically, the #PEI provincial government should be funding this surgical procedure I need to alleviate my gender dysphoria but they're taking their ⌚SWEET⌚TIME⌚ about deciding whether or not they will. I've been playing it off like it's chill until now, but I think it's safe to publicly say that I'm at my wit's end and gender dysphoria is ruining my life and I'm sick of feeling powerless about it. 😷Tbh I just want to create art and dance parties forever without being permanently under a raincloud of hating my body. . . 💖 SO, if you can contribute ANY money (I'll take your dimes!!!), getting the money for this procedure would truly change my life for the best. . . . (Photo by @laurencephilomene) ❤❤❤ if you can't donate, 👏SHARE👏SHARE.👏SHARE. Please, get the word out. It would mean the world to me ❤ #topsurgery #transartists #transmusicians #healthpei #peihealthcaresucks #tagyourrichfriends

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Ta famille l’est aussi… ouverte d’esprit ?

Mes parents sont artistes, ils se sont rencontrés à Montréal dans les 70’s, dans toute cette scène bohème. Mon père est un poète, traducteur et éditeur. Ma mère était avocate et est devenue écrivaine. Une de mes soeurs est une écrivaine aussi et poète, une autre est directrice artistique et mon frère est musicien. On est tous artistes finalement !

Donc oui, ils disent qu’ils comprennent ce statut non genré qui est le mien, même si dans les faits ce n’est pas toujours le cas (rires), mais franchement oui ça avance bien !

En quoi tes débuts dans l’art contemporain t’ont aidé scéniquement ?

Juste après le lycée qui m’ennuyait terriblement, j’ai commencé à travailler bénévolement à la galerie nationale de Charlottetown. Je me suis retrouvée rapidement assistante et puis artiste visuelle à l’occasion de performances artistiques.

Je me sens ainsi à l’aise sur scène car j’ai un peu “by-passé” tout ce côté timide. Dans les performances artistiques, tu vois les gens faire des trucs tellement étrange et expérimental que tu es blindé après.

Tu ne tiens pas en place on dirait ? 

J’ai ce syndrome d’hyperactivité, soit me concentre à fond, soit je perds totalement le fil. Ça influence mon travail. J’ai aussi joué pas mal d’instruments différents depuis mes 4 ans : violoncelle, guitare, le chant… mais jamais très longtemps, j’ai du mal à me concentrer.

La composition musicale, elle t’est venue sur le tard ?

A 19 ans, je me suis rendue compte que la musique m’obsédait vraiment. Je suis partie en Islande pendant quelques mois au début.. J’avais besoin de partir de mon île natale, de changer de décor, donc je me suis installée là-bas, dans un studio d’enregistrement. Et j’y ai appris à enregistrer et me servir d’un home studio. Emotionnellement c’était pas le meilleur moment de ma vie, loin de ça, mais créativement le plus productif sans doute ! En plus je suis allée là bas l’hiver : il fait nuit presque tout le temps.

 

Tu as remporté un prix au MUSIC P.E.I. comme “meilleure musique électronique 2019”. Un prix non genré, ça te fait quoi ?

C’est vrai que quand on y pense : en quoi ce qu’on est, homme, femme ou non genré, influence ce qu’on fait ! Ça met de côté les gens qui ne sont pas genré ! Et c’était génial qu’ils fassent ça. On a été sélectionné à un atelier d’écriture avec des artistes de l’île et du continent, et notre duo avec Steph Copeland a remporté le prix ! On avait seulement deux jours pour faire deux titres (Who You gotta love, Shutdown) et les préparer pour le live aussi. On a eu une super synergie toutes les deux.

Et qu’est ce qui t’inspire en ce moment  ?

Les thèmes de la mémoire, du deuil, de l’identité m’influencent pas mal en ce moment… Les gens veulent pas toujours regarder ça, et moi ça m’intéresse de transcender cette expérience du deuil. Ces émotions sombre de l’humanité, de les expérimenter.

Russell Louder est à retrouver sur toutes les plateformes d’écoute et sur Instagram.

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