[POP TALK] Lafawndah, intrigante et authentique, la chanteuse nous parle de son album Ancestor Boy

Lafawndah, la chanteuse à la belle voix soulful, aux multiples talents et multiples personnages a sorti en mars dernier son album Ancestor Boy, à l’occasion de la sortie de son nouveau clip qu’elle a réalisé elle-même, nous avons discuté avec elle : 

1/ Même si le titre précède le dernier album, je voulais quand même parler de ta collab avec Midori Takada : Le Renard Bleu dure 20 minutes et sort du lot, avec des moments assez expérimentaux, une maîtrise particulière des silences, c’est plutôt audacieux et c’est ton titre qui a le plus d’écoutes ! quelle était ton intention artistique et comment tu expliques le succès d’un morceau aussi expérimental ?
C’est ma rencontre avec Midori Takada et le fait qu’elle ait un rapport très différent au temps, étant prise dans un autre moment de la vie, où les choses sont beaucoup plus étirées. Elle vient aussi d’un autre endroit, et j’ai de mon côté une notion différente du temps. On nous a aussi demandé d’écrire un morceau pour que des gens puissent écrire un film, c’était donc une autre approche qu’un format plus classique. On a écrit la musique pour inspirer les réalisateurs, sans nous imposer de format toutefois. Il y a quelque chose d’intéressant dans le fait d’étirer le temps, mais aussi dans le fait de le rétrécir, j’aime bien les extrêmes : comme faire un titre d’1:20 minutes par exemple. J’aime bien la construction, la structure dans la musique mais j’aimerais faire des chansons qui ne soient qu’un vers ou qu’un chorus par exemple. Tous les voyages émotionnels que tu peux faire en 20 minutes sont bien différents d’un format plus court, plus classique.

2/ Tu montes beaucoup dans les aigus, sur Ancestor Boy par exemple ou Oasis, tu travailles comment ta voix ? Quelle place tu donnes à l’auto-tune ?
La perfection, je m’en fous ! Bien que nous avons les oreilles abîmées par cette perfection là. De ce fait l’imperfection saute aux oreilles d’une manière différente par rapport à avant. Ca m’interpèle, quand j’écoute des morceaux des années 70, 80, ça m’attaque les oreilles quand il y a une note un tout petit peu à côté. Ce qui m’intéresse avec l’auto-tune ce sont tous les intervalles de quarts de tons que ma voix ne pourrait pas faire naturellement. Pour moi l’auto-tune c’est quelque chose que tu utilises pour écrire. Il y a plein de façons de l’utiliser : pour corriger mais tu peux aussi l’utiliser comme un instrument, comme une esthétique propre. Et tu as plein de presets dans auto-tune, tu peux décider de la clé de ta chanson pour corriger mais si tu mets une mauvaise clé ou l’équivalent mineur d’une chanson majeure, ça commence à te corriger de façon à ce que les mélodies que tu crées aient des intervalles qui sont des quarts de ton. C’est ce genre de choses qui m’intéresse. Je chante dans auto-tune et ça me permet d’écrire des mélodies qu’après je rechante sans auto-tune. C’est en ce sens que c’est un outil d’écriture. Et l’utilisation d’auto-tune un peu extrême, c’est aussi dans les chansons dans lesquelles j’ai un point de vue narratif différent, par exemple dans Ancestor Boy ou Storm Chaser. Ce sont des chansons dans lesquelles je me rapproche du conte, de cette manière je rends ma voix moins personnelle, c’est plus proche de la voix narrateur à la 3ème personne. C’est aussi moins humain à mes yeux.

3/ J’ai eu l’impression, en écoutant ton album, de percevoir des influences tribales (Blueprint par exemple) et de musique orientale traditionnelle, est ce que je me trompe ? Comment tu vois le syncrétisme entre les côtés r&b très actuels de ta musique et ces influences ?
Je n’utilise jamais le mot tribal. C’est vrai qu’il y a beaucoup de percussions qui sont anciennes et des rythmes anciens aussi. J’ai aussi du mal avec l’étiquette R&B parce que j’ai beaucoup trop de respect envers les artistes qui en font vraiment pour me placer dans cette lignée là. Mon souhait est de chanter comme moi je chante, je suis influencée par beaucoup de choses, bien sûr, mais il faut faire attention à ces étiquettes car elles ont des histoires, ce sont des lignées. Et je ne suis pas la fille qui vient directement de cette lignée là, même si ma musique est soulful bien sûr.
Après j’écoute beaucoup de musique indienne, de musique iranienne, de reggae, de la musique des îles japonaises, depuis toujours. Et je trouve que quand tu puises dans des influences millénaires, qui font partie des piliers de l’humanité, tu es beaucoup mieux informé sur maintenant. C’est très moderne. Il y a des musiques que tu écoutes qui n’ont pas bougé, malgré l’accumulation des années, et qu’on n’a pas encore égalé maintenant. Pour moi, il n’y a pas de dichotomie entre maintenant et avant. Maintenant les choses d’avant m’informent sur comment être dans le futur. Les musiques traditionnelles qui m’intéressent on souvent été très futuristes et on n’en est toujours pas là aujourd’hui, on est toujours au stade où on essaye de rattraper ça. De ce fait, ça n’est pas une question d’équilibre à mon sens.
Outre ça, je suis intéressée par les techniques de production modernes, je fais de la musique à la manière de 2019. Je me pose la question de comment faire une musique qui me ressemble, honnête par rapport à ma vie et au message que je veux communiquer.
Dans mes choix de son, j’aime bien ne pas être trop littérale, je rajoute ma pâte à moi, même quand je fais des références. Par exemple dans Daddy je m’inspire de la pop contemporaine mais c’est ma proposition personnelle dans ce qui se fait maintenant. Je passe chaque son par toutes mes machines, j’y rajoute des couleurs, des textures…

4/ Dans Vous et nous qu’est-ce qui t’a plu ? En écoutant le morceau j’ai eu une impression de chant quasi religieux, assez solennelle, comment tu as conçu cette reprise de Brigitte Fontaine, Areski Belkacem ?
La chanson s’est invitée sur l’album au dernier moment. On a beaucoup écouté Fontaine et Areski pendant que je faisais l’album, ce sont des gens qui font partie de mon panthéon. Et ce sont des paroliers vraiment très forts. Je n’ai jamais chanté en français alors que la langue française fait partie de ma vie, de mon enfance, de mon adolescence, de ma vie adulte. C’est mon amoureux qui m’a fait écouter cette chanson ! J’ai rarement repris des chansons, je dis souvent que je suis orpheline en musique, j’ai du mal à prendre des choses que je n’ai pas faites moi-même. Mais quand j’ai entendu cette chanson c’était une évidence que cette chanson m’appartenait, et appartenait à mon panthéon musical. Pour moi, elle est importante parce que souvent dans mes paroles, je parle de relations : rarement des relations amoureuses mais familiales, sociales, de pouvoir, d’affiliation, entre des classes, entre des races, des relations que l’on veut, d’autres que l’on rejette, des relations que l’on souhaiterait mais qui n’existent pas. Et Vous et Nous pose deux pôles, deux blocs. Le « vous » et le « nous » est mouvant à mes yeux, et ça fait l’état des lieux de tout l’album de plein de façons. C’est une espèce de manifeste de toutes les autres choses dites dans l’album, c’est pour ça qu’elle est au milieu, a capella. Bonnie Banane chante aussi dessus avec moi, on a écrit deux chansons ensemble et c’était important pour moi qu’on entende sa voix, de ce fait, de plus c’est quelqu’un qui m’inspire énormément. Et selon moi, elle est vraiment la descendante directe de Brigitte Fontaine. Et c’était aussi important d’avoir une chanson en français, même si je ne sais pas assez bien écrire en français pour écrire une chanson. C’est une manière de commencer une relation avec la langue, qui me touche beaucoup.
Tu penses essayer d’écrire en français ?
Oui bien sûr, j’aimerais bien essayer, il y a quelque chose de très joueur avec cette langue, qui existe en anglais, mais pas autant. Il faut explorer le jeu et la poésie dans la langue française. En français le chant est souvent un peu parlé, je me positionne plutôt du côté de Bonnie Banane qui, elle, écrit de très belles mélodies en français.

5/ J’ai vu que tu avais toi-même réalisé tes clips, est-ce que tu touches à différentes expressions artistiques au-delà de ta musique et tes clips ?
En effet j’ai réalisé tous mes clips, j’en ai tourné un nouveau là, pour Daddy, qui est sorti hier. La seule chose que je n’ai pas réalisée moi-même c’est Le Renard Bleu. Je ne me définis pas exclusivement comme une musicienne. Je me définis par ma volonté de communiquer avec le plus grand nombre de personnes. En ce moment c’est la musique mais ce sera aussi des films et plein d’autres choses. Mon processus est un processus de communication avec d’autres êtres humains.

6/ Tu ne voulais pas qu’on te prenne en photo sans ton maquillage et ta coiffure de scène, comment tu vois ton « personnage public » et sa représentation ?
En tant que femme de couleur, j’ai eu l’impression de devoir choisir entre une sorte de réalisme documentaire et la fantaisie : raconter des histoires non ancrées dans la réalité. Et pour ma part, je ne veux pas choisir. C’est une responsabilité tacite que je me dois à moi-même et à d’autres gens qui pourraient se reconnaître en moi. L’album est une occasion de parler de la vie mais qui est aussi fantaisiste. Je ne veux pas qu’on me prenne en photo au naturel, je veux raconter des histoires en images aussi. Ca va avec mon rôle de narrateur, c’est une façon de rendre la chose moins personnelle, moins naturaliste. Je construis des personnages, des caractères, qui vivent des aventures dans des endroits fictifs, je crée des mythes et ça se fait en images aussi : les vêtements, le maquillage etc informe sur ce désir là. Quand je voyais des gens qui me ressemblaient à la télé je voyais la haine, il n’y avait pas trop de place pour la fantaisie.

7/ En écoutant ton disque j’ai eu l’impression que tu donnais une intonation guerrière à la plupart de tes titres, je me trompe ? Est-ce que c’est intentionnel ?Alors non ce n’est pas intentionnel mais c’est indéniable que c’est bel et bien le résultat. Je pense que ça sonne comme un cri de ralliement. Sur mon deuxième EP, il y a un morceau qui s’appelle Town Crier, c’est le nom de la personne qui criait les nouvelles en ville sur la place publique. Qu’on le veuille ou non, la réalité c’est que chaque musicien a une sorte de destinée sur des thèmes ou des manières de dire les choses, on peut s’en détacher mais on a tous ce truc. Par exemple, Adele, c’est celle qui écrit des breakup songs et elle continue dans ce chemin alors qu’elle est mariée et qu’elle a des enfants ! Je suis un peu, pour ma part, comme un town crier, je pousse un cri de ralliement et je crois que ça vient du fait que j’ai été culturellement et socialement assez isolée. Maintenant je communique, je me suis « révélée » (rires). En tout cas, sortir de la musique ça te rend publique, tu te partages avec des gens. C’est parce que je partage que je commence à être entourée par des gens qui me ressemblent. Ce cri de ralliement, c’est un peu pour chercher les autres et donner du courage. Je ne sais pas si c’est guerrier mais c’est martial ! La guerre ne m’intéresse pas. Mais on se sent plus fort par le ralliement, et on peut changer ce qu’on n’aime pas avec cette force. C’est aussi un mécanisme de défense, de crier plus fort quand tu te sens dans ton coin ou impuissant. Même être dans l’agression c’est de la défense, de montrer qu’on ne peut pas te toucher. Pour moi la chanson peut être un boîte à outils. On m’a souvent dit à l’école que j’étais agressive mais ça ne me dérange pas, je ne crois pas que ce soit un défaut. Regardons autour de nous, pourquoi la réponse ne peut pas être à l’image de ce qu’on vit ?

8/ Et la suite ?
Je pense faire un film pour l’album ! Je vais faire un projet de remix pour l’album, avec des gens que j’adore. J’ai aussi un projet qui s’appelle The Honey Colony, c’est une mixtape dans laquelle je remix des musiques d’amis, ce sera la troisième et elle sort en août !

 

 

 

Talk Louise G. 

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