[POP TALK] Entretien avec Molécule, l’artiste qui fait de la musique avec le silence

Molécule sera dimanche prochain au festival Marvellous Island à Torcy et pour l’occasion on a discuté banquise, phoque, musique concrète, dub et VR avec lui :

 

Qu’est-ce qui t’a donné l’idée de produire de cette façon précise ?
L’idée m’est venue d’un rêve d’enfant, celui de découvrir ce qui se cachait derrière la ligne d’horizon de l’océan avec la volonté de voir comment on pouvait être inspiré dans des conditions différentes. Je suis donc parti en 2013 avec tous mes instruments et des micros et je voulais composer en plein milieu de la mer. Je voulais essayer de mettre en musique la tempête avec une intention humaine de vivre cette expérience. Et la musique était un moyen, un refuge dans ces moments difficiles, elle me permet de vivre ce type d’aventure, sans la musique je ne serais pas forcément capable de le faire.

Quels genres de sons et d’ambiances que tu as rencontrés au pôle nord t’ont le plus inspiré pour ton album ?
Au pôle nord il n’y a pas beaucoup de son, j’ai travaillé sur le silence, ce qui peut être un peu paradoxal pour un musicien mais en même temps, c’est vraiment sur le silence qu’on peut poser la musique. Même dans le silence profond, on arrive, avec des techniques d’égalisation, de filtrage, à faire jaillir des sonorités, des harmonies. Il y a aussi la fonte des glaces due au réchauffement climatique, les icebergs qui explosent, la banquise qui bouge, qui craque, qui grince. La neige qui gifle ton visage, le vent, évidemment. Et puis il y a l’activité humaine, aussi, de la chasse : les chiens, les Inuits…

Qu’est-ce que les conditions climatiques extrêmes apportent à ton travail ? Est-ce que tu as rencontré des difficultés à cause de ça ? J’ai fait un morceau qui s’appelle Artefact sur le dernier album, qui a été fait avec tous les bugs de mes enregistrements, de mes machines, de mes micros, à cause du froid. Parfois l’enregistreur génère des fréquences comme des chants, la capsule du micro avec le froid se colle, gèle, ça fait des sons.

Les contraintes là bas sont énormes. Déjà recréer un studio dans un petit village comme ça complètement isolé c’est une aventure en soi, amener tout le matériel là-bas c’est compliqué. Après pour enregistrer des sons et se déplacer c’est difficile aussi, on est armé au cas où on croise un ours. On est seul livré à nous-mêmes, il n’y a pas de route, dès qu’on sort du village (qui est déjà tout petit avec 80 personnes qui y vivent), on est à 2 jours du village le plus proche. On sent un danger et en même temps une nature magnifique, à la fois belle et dangereuse.

Vous étiez combien dans l’expédition ?
Avec moi il y avait un vidéaste : Vincent Bonnemazou, pour qu’il documente la genèse de l’album en prenant plein d’images et pour ensuite décliner le projet pour les clips, les concerts immersifs, on a fait un film et une expérience en réalité virtuelle qui sort le 19 juin.

J’ai entendu parler du film en VR que tu as co-réalisé et qui va sortir sur Arte, comment tu l’as conceptualisé ?
C’est un film un peu mystique, pour lequel j’ai collaboré avec Jan Kounen, le réalisateur. L’idée c’est de vivre une expérience un peu transcendantale grâce à l’écoute, de se reconnecter à la nature en étant en même temps au plus profond de soi, c’est une sorte de reconnection à la nature à travers l’écoute et le son dans ces décors du Pôle Nord. Et en même temps, on a réalisé des scènes très intérieures qui peuvent être parfois angoissantes, d’ailleurs. Donc c’est une expérience sensorielle et assez mystique.

Qu’est-ce que ça fait de passer de la production de son à la réalisation de film ? Tu avais déjà réalisé des films auparavant ou c’est tout nouveau ?
J’ai écrit l’expérience, c’est le pitch que je viens de te faire. On a collaboré étroitement avec Jan et il s’est emparé ensuite de l’écriture, il a apporté sa touche et réussit à retranscrire tout ça dans une expérience VR. C’est une nouvelle forme cinématographique, avec des nouveaux codes, c’est quelque chose de nouveau pour tout le monde, on défriche un peu.

L’écriture est une chose assez nouvelle pour moi. Sur le projet précédent que j’avais fait en plein océan : un documentaire fait par Thalassa, sur les clips, étant donné que j’aime beaucoup l’image je collabore assez étroitement sur des concepts, sur le travail esthétique, je suis un peu le directeur artistique de toutes les déclinaisons qui sont faites. J’aimerais bien continuer à bosser sur des films, là je reviens de Nazaré au Portugal où il y a les plus grosses vagues surfées par l’homme et j’ai monté un projet autour de ça, on est en train de le finir. Ca sortira à la fin de l’année sur le label Ed Banger.

Niveau technique, ça se passe comment de réaliser un film en VR ?
Ce sont des scènes dans lesquelles tu imagines un point de vue 360, avec des choses qui se passent, des mouvements de caméra, des transitions pour passer d’un plan à un autre. Je ne suis pas réalisateur, je n’ai pas les codes de façon très précise. On se retrouve, dans le film, en plein milieu de la banquise dans une sorte de désert blanc à 360, les éléments prennent le dessus, on se retrouve à l’intérieur de son corps et on en ressort.

Tu as des anecdotes à nous raconter sur ton voyage au Groenland ?
Je me souviens quand on est arrivé avec Vincent après un long périple en traineau, le soleil se couchait à 13h, on arrive pour la première fois au village avec tout notre matériel. Et la banquise n’était pas assez gelée et donc assez instable, les chasseurs nous emmenaient en traineau. On décide quand même de passer. Et on sent que le traineau va peut-être passer à travers la banquise, Vincent me regarde et me dit « Je te préviens je ne suis pas venu ici pour mourir » et je ne savais pas quoi lui répondre, on était vraiment dans une sale situation. Il y avait des moments comme ça où on flirtait avec le danger ultime. Et à côté de ça il y a ces ciels d’aurores boréales et on se fait complètement happer par ces lumières qui dansent. Il y a aussi les enfants du village qui ont des sourires magnifiques qui nous emportent. Le phoque m’a marqué aussi parce que c’est vraiment quelque chose de pas bon. Ce sont des expériences riches, avec beaucoup de moments de grâce, ce décor et ce pays sont très émouvants et très touchants. Je me souviens quand je suis arrivé, la première fois, les larmes me sont venues sans que je sache pourquoi. C’est une nature très pure très innocente, on sent qu’elle souffre. C’est à voir une fois dans sa vie et c’est pas si loin que ça, si la météo est clémente on peut y être en 3 jours !

Comment tu réussis à créer cet équilibre entre musique expérimentale (surtout sur tes albums) et de club (tes lives sont par moment très dansants) ?
Pour moi c’est important d’avoir une dimension physique, parce que mes projets sont assez physiques mine de rien. Pour le public c’est une manière de vivre physiquement ce périple que je propose de leur partager. Avec les harmonies et les nappes, j’aime bien flirter avec la dissonance, être à la frontière entre la mélodie et la dissonance justement. Tout ça se fait assez naturellement et de manière instinctive, sur place. Dans les endroits où je vais j’enregistre et ensuite je ne retouche aucune note, c’est assez brut. La question du rythme, le beat électro, j’essaye de le tenir parce que ça donne une assise et une liberté. Mais je pense que je vais sortir prochainement des versions de ces deux albums sans rythmique avec juste un travail des nappes et des sons pour les mettre en valeur, beaucoup plus dans un délire ambient.

Les samples que tu utilises dans tes prods sont tous enregistrés par toi ? est-ce que tu rajoutes des choses ? du genre des boîtes à rythme ?
Ha oui oui j’utilise des boîtes à rythme, des synthés, j’accorde tout ça avec les sons enregistrés et je malaxe. Il y a des vrais instruments mais qui sonnent peut-être différemment en fonction du contexte.

Tu utilises quoi exactement comme machines pendant tes lives ? Des synthés, des boîtes à rythme et des samplers, une partie du matériel que j’emmène avec moi. Et j’interprète les morceaux entre improvisation et réinterprétation.

Du point de vue de tes goûts musicaux personnels tu es plus techno ou musique concrète ?
Alors je ne suis pas du tout musique concrète même si je suis très respectueux du travail de Pierre Schaeffer et Pierre Henry mais mon approche est vraiment celle d’un producteur et d’un musicien. J’essaye de confondre les sons du réel et la musique techno, ambiente. Je suis personnellement très rock aussi, mon album de chevet ce serait Pink Floyd Dark Side Of The Moon. Je n’écoute pas la musique que je fais vraiment, je ne suis pas hyper pointu sur toutes les dernières sorties techno et électro, je suis un peu en marge de ça.

En écoutant ta discographie, j’ai vu que tu étais passé de la dub à des sons plus ambients, et finalement à des sons toujours un peu ambients mais teintés de techno, tu peux nous expliquer cette évolution ?
Le premier album c’était il y a 13 ans en 2006, on évolue. Avant je collaborais beaucoup avec des chanteurs et des chanteuses et puis à un moment j’ai voulu vraiment mettre le son en avant et j’ai fait le choix d’arrêter les collaborations vocales pour être plus sur le son. Et l’aspect techno a toujours été présente et même à l’époque dub, sur scène c’était quand même très techno, ça s’est fait très naturellement. Après en comparant le premier et le dernier album, il y a un travail sur le son et les effets aussi que j’applique dans la production au niveau des reverbs etc qui se ressemblent, c’est un cheminement naturel.

Est-ce que tu as ou envisages de bosser avec Jacques ? Vos façons de produire sont assez proches, je me trompe ?
On se connaît tous les deux, on a pas mal tourné ensemble, on a fait un concert improvisé aussi au Mexique il y a deux ans. C’est un super gars, j’aime beaucoup sa démarche, sur l’improvisation scénique etc il est super original, sa démarche me parle et je la respecte énormément. On a des atomes crochus sur certaines choses et puis des univers très différents à côté, des approches différentes. Toute cette nouvelle scène de producteurs qui créent comme ça c’est vraiment super ! Je pense qu’on est à une période où on veut singulariser ses démarches, ses productions, ses performances live. Et ça rentre tout à fait dans cette lignée de producteurs qui veulent proposer des expériences, des choses différentes, des alternatives au format DJ très standard qui a pris une part tellement importante ces dix dernières années que des mecs comme Jacques amènent un souffle nouveau. Le public, selon moi, est sensible à la fragilité d’une performance qui de ce fait peut être parfois superbe, parfois un peu plus terne. C’est à chaque fois différent, j’aime bien la notion de fragilité dans la performance et même dans la démarche artistique, quand la musique se fait, essayer d’être dans des codes différents donne de la fragilité.

Quelle est ta prochaine destination après le Groenland ?
J’ai énormément d’idées de projet en tête mais j’ai pris la décision de ne pas en parler avant parce que ce sont des projets difficiles à mettre en place, il faut trouver les bons partenaires. Donc je ne veux pas me porter la poisse mais je pense que ce sera une destination où il fait un peu plus chaud qu’on Groenland !

 

©Vincent Bonnemazou

 

 

Talk Louise G.

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