[Rencontre] Avec « Formica », Fabcaro dézingue avec humour les repas de famille


Formica © Fabcaro/ 6 pieds sous terre

Après Zaï zaï zaï zaï qui l’avait révélé au grand public, le dessinateur montpelliérain confirme avec talent son rôle de pionnier d’un nouveau style nihiliste, minimaliste et méchamment drôle.

Comme souvent avec Fabcaro, tout part d’une situation très banale. Dans Zaï zaï zaï zaï, c’était l’histoire d’un mec qui avait oublié sa carte de fidélité. Dans Formica (éditions 6 pieds sous terre), c’est l’histoire d’une famille qui se réunit le temps d’un repas. Une situation a priori anodine, mais maintenant qu’on connaît Fabcaro, on sait qu’avec lui, rien ne se passe jamais comme prévu. Tout bascule lorsque quelqu’un pose la fameuse question : « De quoi on pourrait parler ?« .


Formica (© Fabcaro/ 6 pieds sous terre)

Composé en trois actes, avec unité de temps et de lieu à la manière d’une pièce de théâtre classique, Formica est construit à la manière d’une tragédie, ce qui n’empêche pas Fabcaro de distiller l’humour grinçant et noir qu’on lui connaît. « On a acheté une galette industrielle à 7€90 » lance le gendre looser en arrivant chez sa belle-mère. « Vous vous êtes pas fait chier la bite… » lui rétorque celle-ci. On est prévenu, ça démarre sur les chapeaux de roues.

A l’occasion de la sortie de Formica, le 19 septembre, nous nous sommes entretenus avec son auteur…

Bonjour Fabrice, est-ce que vous pouvez nous dire en trois mot ce que raconte Formica ?

Fabcaro : C’est une tragédie en trois actes autour d’un repas de famille du dimanche, dont le point de départ est une question de l’une des sœurs : « De quoi on pourrait parler ? », de là monte une angoisse insoutenable…

D’ailleurs, pourquoi « Formica » ? Le mot me fait immédiatement penser au mobilier vieillot de ma grand-mère…

F : C’est exactement l’idée. Pour moi aussi, le formica est associé à la cuisine, à la famille, aux repas de famille…  Je cherchais un titre en un seul mot qui fasse théâtre/opéra, un truc à la Othello ou Rigoletto, et en même temps un truc un peu cheap qui soit lié au repas de famille, donc Formica s’est imposé très vite. Et puis j’ai toujours eu des titres un peu tordus que tout le monde écorche, comme Zaï zaï zaï zaï ou Moins qu’hier plus que demain, là je fais un retour aux titres simples et efficaces faciles à prononcer. Enfin, j’espère, je suis pas à l’abri d’un « Fornica »…

Comme dans le théâtre classique, Formica est divisé en trois actes avec unité de lieu et de temps, pourquoi avoir choisi ce « format » ?

F : Ça fait longtemps que dans mes trois mille projets j’ai envie d’écrire une pièce de théâtre, et en réfléchissant à un nouveau projet BD je me suis dit qu’une pièce de théâtre en BD ça pourrait être rigolo, même si j’avais un peu peur du côté unité de lieu et de temps en BD…  Mais justement ça m’a permis aussi d’aller voir ailleurs narrativement, poser un peu plus le récit, être moins dans le fragment, c’est un rythme un peu différent, peut-être peu plus lent, mais c’est tout l’intérêt, tenter d’autres choses, sinon c’est ennuyeux la vie. Et je trouvais intéressant de me situer dans les codes de la tragédie plutôt que de la comédie pour renforcer le décalage.

Dans cette BD, tu te moques de certaines situations familiales et surtout des repas de famille, lors desquels on cherche artificiellement des sujets de conversation pour éviter la gêne. Tu es vraiment désabusé par le quotidien de la vie de famille et de la vie de couple ou bien est-ce juste un moyen d’exorciser par le rire ?

F : Ah ah non, ça va, j’en suis pas à ce point de désespoir. Et même si je suis plutôt mutique dans les repas de famille, ça se passe plutôt mieux qu’ici… Mais mon matériau principal c’est le lien humain, du coup le couple et la famille sont des mines d’or, ça condense et ça exacerbe tous les types de relations, d’autant qu’ils sont faits autant de liens choisis que de liens imposés. Globalement c’est le « comment on fait pour vivre avec l’autre ? » de manière générale qui me fascine, l’autre au sens le plus large, les sept milliards d’autres. Comme disait un monsieur célèbre, L’enfer c’est les autres.


Formica (© Fabcaro/ 6 pieds sous terre)

 

Comme à ton habitude, il y a dans Formica beaucoup de cynisme et de burlesque. D’où te vient cet humour noir, parfois grinçant ?

F :Aucune idée… ça doit faire partie de ma nature. Je suis quelqu’un de plutôt angoissé, j’ai la conscience permanente de vivre dans une tragédie annoncée, dans quarante ans je suis mort et dans cent ans mes filles seront mortes à leur tour et puis c’est l’Humanité qui disparaîtra. Je crois que la seule façon de survivre à cette pensée, c’est d’en rire, c’est tout ce qu’il nous reste. Le rire, la dérision, l’auto-dérision, l’absurde sauvent de tout.

Y a-t-il dans la BD des gags que tu pioches dans des situations que tu as connues ?

F : Ça part toujours d’une base réelle et classique des repas de famille (les discussions politiques, de société, autour de ce qu’on est en train de manger..) mais heureusement jamais tels quels, je joue à pousser au maximum le curseur de l’absurde. Contrairement au Discours, mon roman qui est un peu sur le même thème et qui lui se voulait réaliste, ici tout est poussé, outré, c’est tout sauf naturaliste, je voulais vraiment me situer dans de l’absurde pur et dur, parfois on frôle l’expérimental…

Avec toi, on était habitués à un dessin avec une palette de couleurs relativement sobres, plutôt sombres et duo-chromes. Formica est assez coloré : qu’est-ce que la couleur transmet dans ton travail ?

F : En général pas grand chose… La couleur est la dernière étape de mon travail et j’y attache assez peu d’importance, pour moi elle ne doit être là que pour servir la narration, aller dans son sens et ne surtout pas la parasiter. Là c’était différent, pour une fois j’avais envie de quelque chose de plus organique, alors je suis allé acheter des crayons de couleur à Super U et je me suis lancé. Et puis l’histoire aussi appelait des couleurs plus organiques, c’est un huis-clos dans un cadre statique, de simples aplats ça aurait été froid et ennuyeux, il fallait quelque chose de plus graphique. Du coup, pour une fois, l’étape couleur ne m’a pas ennuyé, d’autant que je n’avais jamais fait de crayon de couleur, et j’aime bien faire des choses que je n’ai jamais faites, pas rester dans une routine.

Formica (© Fabcaro/ 6 pieds sous terre)

 

Entre tes BD, tes romans, notamment Le Discours, sorti en 2018 et qu’on a beaucoup aimé, ton rythme d’écriture est assez impressionnant, tu fais comment pour créer autant ?

F : Ben je sais pas, je me rends pas vraiment compte en fait… Je travaille tous les jours, en moyenne cinq ou six heures par jour et à la fin ben ça fait forcément pas mal de livres, d’autant que mon travail est pas mal basé sur l’improvisation, donc ça va assez vite. Mais je crois que je vais lever le pied, je fais beaucoup trop de livres. Je vais continuer à écrire parce que c’est vital pour moi mais peut-être arrêter de publier, je sursature le marché à moi tout seul, je vais finir par saouler tout le monde à force…

Quel est le cadre qui te convient le mieux pour bien dessiner et trouver l’inspiration ?

F : L’inspiration peut venir n’importe où et n’importe quand, soit chez moi à ma table en la cherchant volontairement, soit à l’extérieur en étant disponible et poreux à tout ce qui m’entoure, c’est ça en fait, il faut rester disponible. Et aussi très souvent en voiture avec la musique à fond et mon esprit qui divague, du coup je rate pas mal de sorties d’autoroutes.

Est-ce que tes BD sont politiques ?

F : Alors j’ai toujours dit que non, mais force est de constater que si, au sens large du thème. Mon travail tourne toujours autour de la vie des gens, de sujets de société, de comment on essaie de vivre ensemble, et tout ça, qu’on le veuille ou non, c’est politique, même si je me défends de faire ouvertement du politique, j’en fais quand même forcément.

Et pour terminer, est-ce que tu as trois BD sorties récemment à nous conseiller ? (en plus des tiennes bien sûr ;) )

F : Holala, je suis pas un lecteur de BD très assidu, je lis plutôt des romans, mais dans les sorties très récentes je dirais Solo de Gilles Rochier, Waldo de Lorraine les Bains et Visa Transit de De Crécy (bon celui-là je triche, je l’ai pas lu, mais je suis sûr que ça va être très bien.)

 

Si vous avez aimé Et si l’amour c’était aimer (2017) et Moins qu’hier (plus que demain) (2018), vous allez adorer Formica, disponible en librairie aux éditions 6 Pieds Sous Terre, à partir du 19 septembre.

Clément P

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