[POP LIFE] Les F.E.M.M contre le sexisme dans l’industrie de la musique

Après #metoo, 5050 pour 2020, la Ligue du LOL et un petit pétard mouillé pour la pub, c’est au tour de l’industrie musicale de faire son examen de conscience.

Il y a dix jours à peine, sortait F.E.M.M (Femmes Engagées des Métiers de la Musique), un manifeste qui fait la lumière sur, on vous le donne en mille, les inégalités sexistes dans le monde de la musique. Signé par plus de 1500 femmes artistes, techos, bookeuses, RP etc, il fait le constat tristement similaire à partout ailleurs : des inégalités salariales à compétences égales, un plafond de verre sous les postes de pouvoir, et plus généralement, les mains au cul, le harcèlement et l’impossibilité globale d’être prise au sérieux.
A l’origine du manifeste, Melissa Phulpin, attachée de presse et manager, Stéphanie Fichard, co-fondatrice de CryBaby, ex Kill the DJ, et Anaïs Ledoux, seconde moitié du même label et de Beating Drum. On les a rencontrées autour d’un café au bureau de CryBaby.

Le manifeste :

« Nous, artistes, musiciennes, techniciennes, productrices, éditrices, compositrices, manageuses, attachées de presse, juristes et plus globalement “femmes des métiers de la musique”, avons toutes été victimes ou témoins du sexisme qui règne au quotidien : les propos misogynes, les comportements déplacés récurrents, les agressions sexuelles qui atteignent en toute impunité la dignité des femmes.
Nous connaissons le fonctionnement – ou plutôt le dysfonctionnement – du secteur : les disparités salariales, l’invisibilité des femmes aux postes à responsabilité, les préjugés et les non-dits qui bloquent le développement et les carrières de professionnelles pourtant compétentes et investies.
Le temps est venu pour le monde de la musique de faire sa révolution égalitaire : les agissements sexistes, racistes, et plus globalement tous les comportements discriminants ne sont plus tolérables et doivent être dénoncés et sanctionnés. Trop longtemps, ils ont été passés sous silence. Nous prenons le micro aujourd’hui pour crier haut et fort que nous n’avons plus peur de les refuser.
Comme nos (con)sœurs du collectif 5050 du cinéma, nous pensons qu’il faut questionner la répartition du pouvoir, dépasser le seul sujet du harcèlement et des violences sexuelles pour définir, ensemble, les mesures concrètes et nécessaires qui nous permettront de garantir l’égalité et la diversité dans nos métiers, et ainsi favoriser en profondeur le renouvellement de la création. »

Toutes ensemble, nous sommes fortes,
Toutes ensemble, nous sommes solidaires,
Toutes ensemble, nous sommes puissantes,
Toutes ensemble, nous sommes unies,
Toutes ensemble, nous sommes déterminées,
Toutes ensemble, nous sommes visibles,
Toutes ensemble, nous sommes engagées,
Toutes ensemble, nous sommes organisées,
Nous sommes magnifiques et nous ne nous laisserons plus faire !

 Quel a été l’élément déclencheur du manifeste ?
Stéphanie : Il a été conçu dans un contexte un peu chaotique et très spontané, suite à un article de Télérama qui traite du sexisme dans l’industrie musicale. Anaïs y a été interviewée par Valérie Lehoux qui a collecté énormément de témoignages de femmes de différents âges et occupant différents postes et qui ont relaté des faits de sexisme ordinaire ou des choses aussi grave que du harcèlement. Valérie a été étonnée mais pas surprise de recevoir autant de témoignages et nous a dit : « les filles, il faut faire quelque chose, c’est plus possible ». De là, l’idée du manifeste, qui dénonce à la fois ce harcèlement commun à plein d’autres milieu, mais qui va aussi plus loin en faisant un état des lieux de ce qu’est l’industrie aujourd’hui, de ses possibilités et limitations quand on est une femme.

Et qu’est-ce que ça donne ?
Stéphanie : On s’est rendu compte, juste en regardant autour de nous, qu’il y avait peu de femmes à des postes de pouvoir ou à des niveaux créatifs -DA dans une major par exemple, tout comme dans les milieux plus techniques, où il est encore rare de tomber sur une femme ingé son. Il y a aussi le problème de l’inégalité salariale à compétence égale ou l’impossibilité de dépasser un certain niveau de responsabilité : les femmes sont le plus souvent juristes, attachée de presse, à la com, mais très peu à la direction.

Vous l’avez vécu personnellement, cette inégalité globale ?
Anaïs : Oui, tu peux vite te sentir limitée du fait que tu es une fille. On le vit nous et on le voit autour de nous tout le temps.
Stéphanie : C’est l’intérêt du manifeste : c’est à la fois une prise de conscience du problème du sexisme dans ce milieu, par les femmes et les hommes, et d’arriver à mettre en place des mesures concrètes qui réduisent les inégalités de genre mais aussi raciales ou homophobes.
Mélissa : Juste là, à Bourges, on m’a demandé si j’avais déjà été démarchée par de gros labels pour travailler en interne, et quelqu’un a pris la parole et dit : « Ah non mais nous on cherche que des garçons ». C’était sur le ton de la blague, mais dans les faits, tous les labels en question n’avaient embauché que des hommes.

Quel effet ça a sur soi ?
Stéphanie : Tu finis par douter de toi. Par exemple, le fait d’être très peu écoutée sur le plan créatif, en studio ou avec des artistes. Aller chercher de l’argent pour financer des projets sérieux, faits par des gens sérieux, c’est difficile aussi puisqu’on a souvent des hommes en face qui ne te prennent, eux, pas au sérieux. Le fait de se trouver souvent en présence très majoritaire d’hommes donne le sentiment de ne pas être entendue, là où d’autres hommes avec moins d’expérience ne se feraient même pas couper la parole.

« Il faut apparaître »

Mais les choses se disent de façon frontale ?
Stéphanie : On te fait comprendre les choses. Par exemple, la mode est aux musiques urbaines, et dans leurs têtes il vaut mieux un gars avec des baskets pour s’occuper d’un mec comme Damso. C’est pas toujours dit de façon frontale mais c’est ce que tu ressens : tu n’es pas la bienvenue ou pas à ta place.
Anaïs : C’est pour ça que les constats chiffrés sont importants, ça dépasse notre seul ressenti et, comme ce manifeste qui réunit 1500 signatures, ils permettent d’envoyer un signal important. Ça confirme une réalité à laquelle on est confrontées et ce signal est nécessaire à l’échelle de la société, tout court.

Est-ce que vous, dans vos métiers, vous portez une attention particulière à travailler avec des femmes ?
Mélissa : Chez moi, il n’y a pratiquement que des filles. Ça n’était pas une volonté politique à la base, je suis juste plus touchée par les voix féminines depuis toujours, mais c’est vrai que je me suis rendu compte que l’état d’esprit dans des soirées avec beaucoup de filles n’était pas du tout le même. Et puis quand j’ai proposé à des garçons de participer, ils ont souvent refusé.
Stéphanie : Je pratique une espèce de discrimination positive : quand je reçois le son d’une meuf je l’écoute vraiment, beaucoup plus que quand ça vient d’un mec. C’est une discipline que je m’impose. Et puis, quand on a besoin de mucisien.ne.s ou technicien.ne.s, j’essaye toujours de privilégier la piste féminine.
Anaïs : En fait avec les artistes féminines, ça vient naturellement. L’idée c’est plutôt d’aller chercher des musiciennes de studio ou de live mais elles ne sont pas si faciles à trouver alors qu’il y en a plein ! On veut vraiment développer ce réseau et visibiliser les filles qui sont là et qu’on ne voit pas forcément, et dans tous les corps de métier liés à la musique. Elles se sentent parfois moins légitimes alors c’est à développer sur le long terme. Il faut apparaître. Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’on veut couper la tête des hommes.
Mélissa : Des artistes comme Silly Boy Blue ou Théodora ne s’entourent que de femmes et c’est une vraie volonté.

Ça va dans le bon sens alors !
Anaïs : Oui enfin, suite à la publication du manifeste, on continue de recevoir des appels absurdes de mecs qui se sentent menacés.
Stéphanie : Très peu d’hommes nous ont appelées pour nous dire que c’était super et que ça allait dans le bon sens.
Mélissa : Quelques-uns tout de même de mon côté mais… homos ahah.
Anaïs : Et puis, dans l’enquête de Télérama, les témoignages sont tous anonymes et aucun nom de harceleur n’a été donné, même si on sait à peu près qui c’est, tout le monde sait.
Mélissa : Oui enfin tout le sait mais tout le monde s’en fout.
Stéphanie : C’est ça qui est un peu angoissant, personne ne s’est offusqué comme avec la Ligue du LOL par exemple.

Justement, historiquement, pour que les choses changent en profondeur, il a fallu des alliés parmi les dominants/oppresseurs, vous en avez, vous, des alliés ?
Anaïs : Je pense qu’on va en avoir. Ça prend du temps, certains ont besoin de regarder en arrière et d’amorcer un processus de réconciliation que, de notre côté, on n’imagine même pas. Et aussi de reconnaître qu’ils ont pu avoir des comportements déplacés par le passé et de veiller à ne pas les reproduire.
Stéphanie : J’espère aussi, mais je suis assez étonnée par la réaction globale du milieu, assez hostile du genre « c’est quoi cette chasse aux sorcières ? Qu’est-ce que vous faites ? Qui a dit quoi ? ».
Anaïs : Là, on parle des mecs de 40 ans. Je me demande ce que va donner la nouvelle génération.

« Sur les 1500 qui ont signé, il y en a peut-être 10 qui sont au pouvoir »

Et concrètement, comment comptez-vous mettre ce manifeste en pratique ?Stéphanie : Déjà, veiller à ce que la loi sur l’égalité homme-femme en entreprise soit appliquée, tant à l’embauche qu’au niveau du salaire. Et puis faire passer de vraies règles quant à l’attribution de subventions et d’aides pour les projets musicaux. On va avoir besoin de chiffres pour éveiller les consciences, c’est une action politique, il va nous falloir du concret.
Anaïs : On veut aboutir à une vraie charte.

Qu’est-ce que ça vous a appris, la publication de ce manifeste, à titre personnel ou professionnel ?
Stéphanie : Je pensais pas qu’on était autant de femmes dans le milieu !
Mélissa : Quand on voit les activités des meufs (accolées à leurs noms), on se rend compte qu’elles ont souvent trois métiers, signe d’une assez grande précarité. Il y a aussi énormément d’indépendantes.
Anaïs : Les filles en label ont mis un peu plus de temps à venir mais elles y arrivent. Tout ça met en lumière un souci de frustration de savoir qu’on ne pourra pas accéder à ce poste parce qu’on est une femme. Sur les 1500 qui ont signé, il y en a peut-être 10 qui sont au pouvoir.

Talk Agathe R.

 

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