[POP TALK] Vanessa Wagner est LA pianiste de la mélancolie

« Je m’interroge sur le fait qu’on mette les interprètes dans des cases, et qu’on s’empêche d’écouter certains types de musique parce qu’on pense que ça ne nous correspond pas »

Si elle vient tout droit du classique conservatoire, Vanessa Wagner vit la musique bien au-delà des partitions. Et pour cause, elle signe pour la deuxième fois avec InFiné, label plutôt porté électro et musiques actuelles, pour Inland, un disque profond et intimiste, formule solo piano. La pianiste à la discographie bien remplie y interprète Philip Glass, Moondog ou Meredith Monk avec le vague à l’âme qui l’habite et la caractérise : une bien belle balade dans les tréfonds d’une mélancolie subtile et inspirée, à écouter en boucle dès le 26 avril.

Tu es signée chez InFiné, label plutôt électro, qu’est-ce que ça veut dire pour une pianiste de formation classique ?
J’ai fait une grosse quinzaine de disques, la plupart sur des labels purement classiques. Puis j’ai fait une incursion avec Statea, premier album chez InFiné, qui réunissait piano minimaliste et musique électronique. J’aurais tout à fait pu proposer Inland à un label de classique, c’est un album qui se situe vraiment à la bordure de deux mondes. Avec InFiné je vais toucher un public plus large et surtout moins habitué à écouter du piano solo. Là, j’interprète du répertoire, et le sortir chez eux c’est une façon d’aller rencontrer un autre public, curieux et hors de la niche purement classique.

Tu as envie de sortir le piano des alcôves classiques et de le rendre plus pop ?
Pop ou populaire, je ne sais pas, des radios m’ont déjà renvoyé que l’album était « trop spé ». Toute ma carrière tend à essayer de créer des ponts et à ouvrir les curiosités des interprètes, comme de ceux qui travaillent dans ce milieu, comme les programmateurs de salles. Il y a des passerelles. Les frontières qu’on a placées depuis des années, dans nos têtes, nos sensibilités ou dans les salles de concerts n’ont pas forcément lieu d’être, alors les chahuter un peu implique une créativité vraiment intéressante. L’idée n’est pas du tout de faire un gros melting pot comme de mettre un beat électro sur du Mozart, bien sûr. Inland se place vraiment sur une frontière et peut tout aussi bien passer en radio ou en salle classique, qu’auprès d’un public habitué à du Aphex Twin ou à de la pop. J’ai en moi un moteur qui me fait aimer des choses très diverses et je m’interroge sur le fait qu’on mette les interprètes dans des cases, et qu’on s’empêche d’écouter certains types de musique parce qu’on pense que ça ne nous correspond pas.
J’ai fait une petite crise existentielle il y a quelques années parce que je ne me retrouvais pas tellement dans une carrière vraiment classique. Je ne me sentais plus tellement à ma place et j’avais besoin d’y remettre du sens. J’ai retrouvé énormément de bonheur et de plaisir à faire ce métier en trouvant ma liberté dans un chemin qui n’avait pas déjà été tracé par d’autres. J’ai pu travailler avec des plasticiens, des danseurs, des comédiens et expérimenter plein de choses. J’adore cette phrase de Saint Augustin qui dit « choisis ton chemin, car il n’existe que par ta marche ». Il faut qu’il y ait un sens.

Inland compile des pièces assez intimes et émouvantes, c’est ce qui te plaît dans la musique, cette résonance ?
C’est justement pour ça que ça s’appelle Inland : ça raconte quelque chose du paysage intérieur. J’ai aussi une très forte connexion avec la nature et un tempérament de fond très mélancolique et c’est ça que j’aime dans la musique, la profondeur et l’introspection. Plus j’avance en âge plus je suis attirée par de la musique qui remue plutôt les tripes. Il y a quinze ans, je n’aurais jamais imaginé jouer de la musique minimaliste, parce que chez les pianistes classiques c’est une musique relativement simple, ça ne demande pas de grande virtuosité. Finalement, c’est une musique que j’adore jouer parce qu’il faut l’habiter, c’est très lié à une recherche de beauté du son et de la texture. Et puis, je me tourne de plus en plus vers des pratiques méditatives, et c’est une façon de regarder en soi et d’être assez contemplatif. Dans les remerciements du disque, il y en a un que je fais à un endroit que j’adore, perdu dans les Cévennes, et pour moi Inland est complètement attaché à une idée d’isolement, de solitude et de retour à son propre paysage intérieur.

Comment choisis-tu les pièces que tu interprètes ?
Dans cet album il y a des pièces très rares, comme les Moondog, et que j’ai été fouiller au fin fond de disques et de Spotify. J’ai aussi contacté William Susman, un compositeur américain très peu joué, tout comme Otte, qui lui est assez mythique pour des gens vraiment très pointus.

Un compositeur chouchou ?
Schubert, parce que c’est un compositeur de l’intime, il murmure, c’est très contemplatif. Sa musique permet comme un étirement du temps et une douce transe.

Mais quand on est mélancolique on n’est pas censé aimer Chopin ?
J’adore les Nocturnes et les Mazurka, mais pour moi, et sûrement à tort, Chopin c’est un peu l’hyper piano. C’est aussi un compositeur extrêmement joué et je préfère laisser Chopin aux puristes.

Les compositeurs qu’on connaît sont majoritairement des hommes, tu aurais des compositrices à nous recommander ?
Il y a celles, et j’en suis assez fière, qu’on trouve sur Inland, Meredith Monk et Emilie Levienaise-Farrouch. Mais il y a aussi Clara Schumann, épouse de Robert, ou Fanny Mendelson, sœur de Félix, qui ont vraiment été passées sous silence. La place des femmes est problématique, c’est sûr. On est moins nombreuses, on entend régulièrement des choses comme « ah c’est super elle joue comme un homme », au sujet, par exemple de Martha Argerich, qui est une pianiste d’un immense talent. Et puis, les filles qui font carrière aujourd’hui sont souvent dans une espèce de course à l’hyper sexy avec des robes de folie sur scène notamment : c’est une façon de prouver qu’elles sont des femmes libres, mais, d’un autre côté, elles répondent, sans s’en rendre forcément compte, à une injonction machiste. C’est vrai que si on regarde bien les femmes qui font carrière, dans l’ensemble, on est plutôt de jolies filles quoi… On a de petits progrès à faire, encore.

Tu interprètes des pièces existantes, mais tu en composes aussi ?
Pas du tout, jamais. Je n’en ai aucun besoin : on a à notre disposition un patrimoine qui va de Bach à Nils Frahm avec des pièces magnifiques. J’aimerais savoir improviser, mais j’ai été élevée vraiment à l’ancienne, « born to be a solist », pas d’à-côté, je n’ai pas fait de jazz ou d’impro, et c’est un regret que j’ai. Pour autant, j’aime rester absolument dans mon rôle d’interprète, que je ne minimise pas du tout, je suis totalement comblée. Je crois que si j’improvisais ça serait tellement plus creux… J’aimerais bien avoir ce laisser-aller, mais c’est vrai que toute cette vague neo-classique post-Phillip Glass qui fait deux harmonies en marche descendante, bon… Je préfère jouer autre chose, d’autant qu’avec mon bagage technique je presque tout jouer.

Tu joues d’autres instruments ?
J’adore la basse, j’en ai une à la maison, mais ça fait mal aux doigts, et pour le piano… Mais j’aurais aimé être bassiste dans un groupe de filles !

Talk et photo Agathe R.

 

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