[POP TALK] Bienvenue en Kabylifornie

On a pas parlé de ce groupe, depuis 2015, on vous doit une petite explication

Effectivement, Bagarre, pour des questions de cassage de tête visuel et auditif, de paroles, de genre, de tout, c’est pas tellement le genre de la maison. Comme on est pas snob on a gardé les yeux ouverts, QUAND SOUDAIN, ce morceau, et avant ce morceau, ce titre « Kabylifornie » est arrivé. Parce que bon, en dehors de BFM pendant les brèves périodes d’insurrections, qui parle jamais de l’Algérie en France, et a fortiori de la Kabylie ? Si on va un peu plus loin, quel groupe de blanc-becs qui ne fait pas de rap évoque seulement ce côté là de la Méditerranée ? Eh bien Bagarre l’a fait, soulevant ainsi les question de double culture et de racines. Le clip a été tourné entre Alger et le village de la famille de Mus, batteur-chanteur, en Kabylie, région montagneuse du Nord du pays. Et puisqu’on en parle jamais, ou si peu, de ce pays si tabou pour la France (la honte sans doute), on s’est dit que Bagarre nous en donnait une bien belle occasion, on s’est même pas mal trémoussé sur le titre, c’est dire.

Mus, qu’est-ce que tu portes de l’Algérie et de la Kabylie ?
C’est mes origines : « Ici c’est la Kabylifornie » j’entendais ça quand j’étais kid dans mon village. Mes deux parents viennent d’Algérie, il s’y sont mariés et sont partis en France, où je suis né, quelques années plus tard. C’est un lien fort et affectif, j’y ai passé tous mes étés de ma naissance à mes 21 ans, entre les cailloux, les chèvres et les fontaines, c’était cool. À cet âge-là j’ai commencé à avoir besoin de voir autre chose et de faire autre chose en me défaisant un peu de la question des origines : en France si t’es rebeu c’est que tu kiffes le rap et en Algérie faire du rock c’est mal compris, donc j’avais constamment le cul entre deux chaises.

Dans « Kabylifornie » il y a quelques éléments orientalisants, c’était une volonté de ta part, d’ inclure l’Algérie à ce niveau-là ?
Mus : La question ne s’est pas posée au début, mais on a travaillé sur cette track avec Vladimir Cauchemar et c’est lui qui a mis cette touche-là.
Master Clap : On était parti d’un remix de l’instru de « Belsunce Breakdown », on était plutôt dans de la musique urbaine, plus évidente pour poser la question de qu’est-ce que c’est que d’être fils d’immigrés en France. Puis Vladimir Cauchemar a amené ces idées très naïvement et ça s’est fait tout naturellement
Mus : Au début j’étais un peu réticent, j’avais peur que ça soit trop facile, mais finalement c’est parfait.
Majnoun : Il s’est dit que le morceau parlait de double culture et que la prod devait être à la fois rock et orientale, deux éléments à l’image de Mus.
Mus : Et puis finalement, tous les gens qui ont bossé sur ce morceau et sur le clip sont des gens qui nous sont vraiment proches, c’est familial comme lien et c’est hyper beau et enthousiasmant que ça se soit fait comme ça pour cette track en particulier.

Pourquoi, en dehors des tensions actuelles, ne parle-t’on jamais ou si peu de l’Algérie, et encore moins de la Kabylie ?
Mus : J’ai l’impression que c’est une histoire d’amour qui s’est fini un peu salement et dont plus personne n’a envie de parler.

Oui enfin amour de la colonisation quoi…
Majnoun : Ouais mais c’est vrai qu’il y a eu une vraie déchirure, nos grands-parents en parlent comme ça beaucoup. Mais aujourd’hui si on en parle pas c’est que le pays est très fermé, il y a peu d’image, le tourisme pas très développé…

On a l’impression que c’est pas facile d’y entrer.
Majnoun : Oh si, faut juste payer 90€ et prendre un visa, ça prend un peu de temps et d’argent mais ça va. Puis c’est politique aussi je pense : de la même manière que c’est compliqué pour un Algérien de venir en France, bah ils rendent pas les choses faciles pour les Français.
Mus : C’est extrêmement compliqué pour un Algérien de venir en France, c’est réservé à une certaine élite sociale. La plupart des jeunes galèrent, ils n’ont pas de taf et les perspectives d’avenir pour eux sont limitées.
Master Clap : C’était aussi ça le propos de la chanson de Mus : j’ai une double culture et c’est comme ça, et ça devrait pas m’empêcher de faire quoi que ce soit
Mus : Puis avec Bagarre c’est quelque chose qu’on défend beaucoup, la liberté d’être qui on a envie d’être : je suis qui je suis, tu kiffes ou tu kiffes pas, je m’en fous c’est comme ça.

Comment s’est passé le tournage du clip ?
Mus : Ça faisait très longtemps que je n’étais pas retourné en Algérie. Revoir la famille et y aller avec mes potes, pour ce projet, c’était beaucoup d’émotions. On a fait une partie du trip sans ma famille, ce qui était une première pour moi, de me déplacer quasi seul, et j’ai pu redécouvrir un peu les choses. Tous les gens qu’on rencontrait ont été ultra chaleureux. On a marché dans tout Alger avec nos sacs à dos, on a pris un van, on est allé en Kabylie, c’était que de l’impro.
Majnoun : Ouais c’était vraiment à l’arrache genre vite, un lipsync au milieu d’une gare routière !
Mus : On est passé à côté du spot où Médine et Booba avaient fait leur clip et des gars se sont arrêtés, on a discuté et d’un coup ils nous ont sorti un bouc de combat, comme dans le clip de Booba, pour qu’on le mette dans le nôtre.
Master Clap : C’était intense, on a eu l’impression de vivre une semaine par journée, et on est resté cinq jours. Il y a même eu toute une phase de skate à Alger c’était génial.

Il y a une vraie scène skate à Alger ?
Mus : Je skate depuis que j’ai 9 ans et jusqu’à mes 21 ans le skate n’existait pas en Algérie, c’était une grosse frustration. Deux mois sans skater pendant l’été c’était super long. Et là, je suis revenu, et je crois que ça a été un des plus beaux moments de ma vie. J’ai rencontré un crew de skater qui s’appelle Algeria Skateboarding avec lequel j’ai échangé avant le voyage, et c’était hyper puissant de se retrouver à cruiser tous ensemble dans Alger. Tout le monde nous regardait comme des fous, c’était incroyable. Puis le skate, c’est un endroit où tout le monde peut trouver sa place sans avoir à justifier de quoi que ce soit : on s’en fout de qui t’es, d’où tu viens, tant que tu fais du skate et qu’on se marre, c’est ok.

Vous comptez venir jouer en Algérie ?
Mus : Il y a quelques petits lieux mais qui sont vraiment niches. Il y a des bars rock à Alger, il y a des groupes de metal algériens par exemple. Il se passe beaucoup de choses, au-delà des idées préconçues qu’on peut se faire d’un endroit et de l’exotisme qu’on peut lui attribuer.

Talk et photo Agathe R.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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