[POP TALK] : L’interview pointue de Canine

Canine sort son album aujourd’hui : entre vintage et moderne, entre gravité et légèreté, entre sacré et profane.

 

Ta technique de chant ne laisse pas indifférent, comment est-ce que tu la travailles pour avoir ce rendu polyphonique aussi intense ?
Dans le chant il y a deux choses : au niveau de la forme il y a la manière de chanter et la couleur du timbre. La manière de chanter est complètement technique, j’ai beaucoup travaillé la technique, en étant dans une école de jazz. J’y ai eu des cours d’impro et de technique vocale, ensuite c’est de l’entretien en faisant des vocalises tout le temps, il s’agit vraiment d’une discipline. La couleur du son se trouve plutôt dans le ressenti, dans ce qu’on a envie d’exprimer : c’est quand la technique rencontre la sensibilité.

 

Est-ce que tu t’inspires de chants sacrés ?
Quand j’avais 10 ans j’ai écouté pour la première fois le Requiem de Mozart, après je me faisais des shoots de Requiem de Mozart. Je me souviens que j’avais un copain qui était fan aussi, qui est aujourd’hui devenu organiste d’ailleurs. A chaque fois qu’il y avait des fêtes on s’enfermait dans une pièce pour écouter un des morceaux, je crois que c’était Lacrimosa. Ce morceau nous rendait fous. Plus tard j’ai écouté des Stabat Mater, j’adore cette musique. Il y a aussi ces moments quand je marche dans la montagne, pendant lesquels il se passe quelque chose dans ma tête : j’entends un son un peu tribal dans le style amérindien, je pense n’avoir jamais écouté ce genre de musique mais c’est la nature qui crée ça je crois.

En tant que chanteuse, tu penses quoi de l’auto tune ? Est-ce que tu l’utilises dans ton travail ?
Alors, j’adore le vocoder qui est un peu différent, comme dans les morceaux de Daft Punk, il peut y avoir une émotion très particulière. Pour l’auto tune je n’avais pas trop d’avis dessus jusqu’au moment où ma meilleure amie a commencé à se sentir mal dès qu’il y a de l’auto tune dans un bar, ça l’angoisse, nous sommes obligées de partir du bar. J’ai beaucoup réfléchi à ça et je me dis qu’il y a quand même un truc artistique très fort puisque ça la met mal. Ensuite, les effets à la mode ça m’ennuie un peu. Par exemple : dans le dernier album de James Blake, en écoutant la première partie avec auto tune j’ai eu l’impression de l’avoir entendue au moins dix fois depuis cinq ans. Alors que la deuxième partie sans, c’est magnifique et particulier. Je ne suis pas une grande fan, dès qu’il y a un effet de mode ça me touche moins.

 

Pourquoi avoir gardé le mystère aussi longtemps sur ton identité ? Pourquoi ce masque à plumes ? Il a une signification ou c’était purement esthétique ?
Initialement je voulais que les gens parlent des valeurs que le projet défend plutôt que d’une personne quand ils parlent de Canine. C’est pour ça que mes musiciennes sont toujours avec moi pour le live mais aussi pour les photos et les clips, alors que j’ai conçu Canine comme un projet solo. Ce qui m’intéressait c’était de défendre les valeurs du collectif, du combat, de la lutte, du féminin.

Pour le masque, j’ai voulu apporter un peu de sacré dans la musique parce que c’est quelque chose qui me manque beaucoup. Et une fois que le son est fait, il faut s’attaquer au visuel. Je me suis dit qu’avec ces plumes on retrouvait l’animalité, le noir, et aussi la symbolique de celui qui se cache les yeux et la mythologie du devin qui est aveugle mais qui de ce fait voit plus que les autres. J’ai commencé à fabriquer un masque alors que je n’en avais jamais fait, c’est un peu comme une sculpture finalement on sait pas trop où ça va arriver et d’un coup le résultat apparaît et on se dit : « c’est donc lui, salut enchantée ».

 

La structure de ton album est recherchée, avec notamment l’interlude a capella Hill Top, comment tu l’as construit ?
Pour moi c’est quelque chose d’hyper important. Ce qui m’amuse, c’est aussi ce qu’il reste à faire autour de la musique une fois qu’on a fini les morceaux. Pour ma part je prends ces différents enjeux artistiques comme un défi. Et le tracklisting est un moyen de raconter une histoire. Au début c’était le label qui devait le faire, mais je n’ai pas du tout compris la logique de ce qu’ils ont fait. Ils ont senti que j’allais être relou donc il m’ont laissée le faire. Pour moi, le tracklisting doit raconter une évolution : effectivement il y a ce petit interlude qui coupe l’album et les morceaux suivants sont beaucoup plus péchus, ensuite on retourne à un son vraiment Canine. C’est comme ça que j’ai créé la structure de l’album. C’est une construction, comme quand on fait le montage d’un film. C’était aussi important pour moi qu’il y ait des morceaux très différents dans l’album : des choses très lentes, très ballade et en même temps aussi d’autres morceaux pour éviter que l’album ait la même couleur sur toutes les tracks. J’avais envie que l’album change d’humeur de temps à autres.

 

Comment tu vois l’alliance électro/acoustique ? Tu préfères quoi entre les deux ? Tu viens plutôt de l’univers acoustique ou électro initialement ?
C’est vrai qu’il y a quelques sons électroniques mais les ¾ des sons de l’album viennent de prises acoustiques ensuite traitées de manière électronique lors de la prod. C’était important que l’album soit intemporel dans sa production, ça revient un peu à ce qu’on disait sur l’auto tune. L’auto tune dans 10 ans, ce sera sûrement inaudible. D’ailleurs au début, j’avais en tête quelque chose de beaucoup plus électronique avec des boîtes à rythme etc et très vite je me suis rendue compte que ça allait dater l’album. Par contre j’écoute beaucoup de musique électronique notamment un peu de musique expérimentale et je voulais qu’il y ait dans la composition une partie faite à l’ordinateur, parce que je viens du home studio. Donc on a voulu ramener ce côté rugueux qu’on peut trouver dans l’électro en traitant de manière électronique la basse, la contrebasse. Mais je viens initialement du jazz, et pas forcément que pour les instruments utilisés mais surtout pour la liberté de composition. Et d’ailleurs, dans le jazz on retrouve autant des figures comme Ella Fitzgerald, des Big Band, et aussi Coltrane avec ses morceaux parfois vraiment expérimentaux, ça illustre bien cette liberté. C’est pour ça que je dirais de Canine que c’est un projet jazz si je devais le définir comme ça.

 

Qu’est-ce que signifie ton visuel avec le signe blanc ? C’est une canine ?
Je souhaitais que Canine ait un emblème, quelque chose de collectif pas juste l’image d’une personne. En fait je voulais faire une canine un peu cassée.

D’ailleurs pourquoi ce nom ?
C’était toujours dans l’optique de l’emblème plus que de la personne, je ne voulais pas qu’on m’appelle par mon nom et mon prénom. Ca inspire l’animalité : la cause animale est primordiale selon moi, mais aussi l’animalité que nous avons en nous, quand on fait de la musique notamment. Il y avait aussi l’idée du féminin : canin, canine. Et ensuite il y avait aussi une idée en rapport avec la forme du mot qui est belle et douce en décrivant quelque chose d’assez aiguisé. Il y a un contraste que je trouvais cool.

 

Le mot de la fin ?
Stop l’auto tune, arrêtez l’auto tune les mecs !

 

L’album de Canine est disponible sur toutes les plateformes juste ici.

 

Talk Louise G.

Photo Ojoz

 

 

 

 

 

 

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