[POP TALK] Deena Abdelwahed, l’électro sans frontière

« La musique des pays pauvres est présentée dans les pays riches comme un truc de cirque ».

Avant-garde, trans-frontière, trans-genre, hybride : la musique de Deena Abdelwahed traverse les clivages et les cultures. Native de Tunisie, l’artiste à adopté Toulouse et rencontré InFine en 2016. De Concrete en Boiler Room, de Sonar en Berghain, Deena Abdelwahed se fait une solide réputation et sort le 16 novembre 2018 Khonnar (prononcer Ronar, hein, on vous voit venir), un étrange objet, intelligent, et rare. On l’a rencontrée à la Gaîté Lyrique quelques jours avant son concert du 31 janvier.

Ce que tu fais est assez pointu, comment tu pourrais l’expliquer en quelques mots ?
C’est électronique, déjà. C’est pas une musique abstraite que ne serait là que pour évoquer le côté technique des machines, c’est pas pour montrer des muscles. C’est une musique brute, complexe et profonde, bien qu’au premier abord il y ait quelque chose d’assez organique et ethnique.

Tu as eu une autre pratique musicale avant l’électro ?
J’étais chanteuse de jazz. Ado j’adorais le neo-soul, le conscious rap, Queen Latifah etc, je chantais tout ça chez moi, comme tout le monde en fait. Et puis au Beaux-Arts de Tunis je traînais avec un mec qui avait une guitare et qui faisait du metal. Il était ébloui par le jazz parce qu’il y avait une sorte d’improvisation cadrée qui permettait d’aller plus loin que le metal. Il m’a demandé de l’accompagner à un workshop organisé par des jazz masters Belges à Tunis et où se trouvaient tous les gens de Tunisie qui aimaient le jazz. J’ai commencé à chanter dans un groupe qui s’est formé là-bas, ça m’a modelée, j’ai beaucoup aimé le pouvoir d’improviser tout en étant toujours juste, même si je ne lis toujours pas la musique.

 Ta musique est assez sombre, rapport à l’époque ?
C’est une musique réaliste, personnelle et, personnellement je trouve que le monde va mal. C’est normal que ça soit sombre. C’est sombre quand on ne connaît pas la réponse, quand on est dans l’inconnu, pas forcément en sécurité. Mais ce n’est pas une musique si sombre, c’est mental. Il faut s’armer intellectuellement pour se préparer au pire, faire des choses.

Tu te considères comme activiste ? Quels sont tes combats ?
Je me considère comme engagée. Mon combat ultime c’est l’injustice, c’est ce qui me fait le plus mal. L’égalité des chances, entre les sexes, les sexualités, les races, les nationalités, les situations économiques etc. J’ai été à Doha au Qatar… oh la la la la. A la limite en Europe c’est camouflé, mais là-bas on a d’un côté quelqu’un qui roule en Mercedes avec des diamants et de l’autre l’Indien qui travaille H24 par 40°.

Tu penses que la musique peut soulager un peu tout ça ?
Je pense oui, carrément. C’est un medium très émotionnel.

Qu’est-ce que le collectif Arabstazy t’a apporté ?
Le live. Ils m’ont appris à jouer avec les machines en live, au-delà du DJing. Ils m’ont donné confiance en moi. Ça m’a aussi appris qu’il y a plusieurs chemins pour raconter son histoire dans sa musique. Mais je les ai quittés, quand même. Il y a une volonté, peut-être inconsciente chez eux, de montrer au monde occidental que la musique arabe électro peut être aussi complexe que celle qui passe dans les clubs expérimentaux tout en utilisant des références de musique orientale.

Pourtant ils sont définis partout comme un collectif anti-orientaliste…
Voilà, il y a une contradiction dans le discours. Il y a un complexe d’infériorité très intégré par les jeunes des pays pauvres. Il n’y a pas d’échange, les pays arabes importent la musique occidentale, mais ça ne va que dans un sens ! Alors que les frontières on s’en fout, ça ne devrait pas exister en musique. La musique des pays pauvres est présentée dans les pays riches comme un truc de cirque. D’autant qu’on rejoint vite l’écueil de l’appropriation culturelle, de l’orientalisme etc.

Quel accueil Khonnar a t’il reçu en Tunisie ?
Il a été bien reçu parce qu’il a eu un succès énorme ici en Europe, mais sinon ça aurait juste été considéré comme un truc bizarre. Un peu comme les gens qui ne comprennent pas la danse contemporaine ou l’art abstrait.

C’est comment d’être une femme, artiste électro et queer en Tunisie  ?
Il faut voir que la pop en Tunisie c’est la musique folklorique. Être artiste en Tunisie, avec un zob ou pas, c’est la merde, pour tout le monde. Le ministre de la culture a imposé la carte musicien : si tu veux te produire comme DJ, il faut montrer sa carte. Pour obtenir cette carte, je suis allée au ministère de la culture, je l’ai demandé en expliquant que je faisais de la musique électronique « avec l’ordinateur » et ça n’était pas valable. Les artistes électro sont invisibles, ils n’existent pas pour les institutions Tunisiennes. Légalement, si je joue sans avoir de carte à montrer à un policier qui passe par là, je dois payer une amende. On m’a proposé de créer ma propre société de divertissement, un genre de patente en fait. J’ai essayé mais si sur ma carte d’identité il était écrit « entertainer », la police penserait tout de suite que je me prostitue, d’autant que je m’appelle Deena, prénom de star du Caire qui fait de la danse (rire).

Talk Agathe R.
Photo Judas Companion

 

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