[ITW] Nakhane, la mystique queer.

« J’ai cessé d’être chrétien car je connaissais bien trop ma Bible. »

Un mercredi après-midi, je retrouve Nakhane, nouvelle sensation sud-africaine, dans un bar sombre de Pigalle. Il a l’élégance androgyne et le regard doux et profond de ceux qui, assez jeunes, ont déjà tant vécu. Né à Alice, village de 15000 âmes, Nakhane Touré est abandonné, puis adopté et grandit au sein de l’ethnie Xhosa, la plus importante après les Zoulous et très chrétienne. De messe en chorale, Nakhane chante, étudie et évolue dans le spectre d’un Dieu qu’il mettra 25 ans à quitter, l’homosexualité n’étant pas le crédo de la religion en question. Le thème est désormais récurrent dans l’oeuvre de cet artiste pluridisciplinaire dont l’art fait figure d’exutoire salvateur.
Il sort aujourd’hui son deuxième album You Will Not Die.

Tu es un artiste pluriel, quel est le premier medium que tu aies utilisé ?

La musique. Tout le monde chante dans ma famille, de vrais chanteurs, ma tante m’a appris très jeune à placer ma voix et les techniques pour ne pas l’abîmer. Quand j’ai mué je n’ai pas pu chanter pendant deux ans et j’ai dû tout réapprendre. Aujourd’hui, à 30 ans, je crois que ma voix est à son meilleur, j’espère qu’elle s’améliorera encore avec l’âge.

Ton album s’appelle You Will Not Die, à qui s’adresse t’il ?

A moi-même et aux autres. J’ai ce titre d’album en tête depuis huit ou neuf ans. Quand j’étais chrétien, très conservateur, j’allais à deux cours de catéchisme par semaine, à la messe et je jouais dans les chorales et groupes de l’Eglise. La chrétienté c’était ma vie. Je me levais le matin, je priais, lisais la Bible et prenais une douche et pareil le soir. Et puis il y a eu ce cours de catéchisme pendant lequel on étudiait les proverbes, et cette phrase de Salomon qui dit que les enfants peuvent pleurer mais n’en mourront pas. Ca m’a marqué et j’ai voulu recontextualiser cette phrase en me disant « bon ok, tu as vécu tout ça, et tu es toujours là, la vie continue ». Tu ne mourras pas, jusqu’à ce quela mort te rattrape, en somme. Ca me peut sonner morbide comme titre mais, en réalité, il parle d’espoir.

Les choeurs et la manière de chanter sur cet album donnent d’ailleurs une énergie très mystique à l’ensemble, c’était voulu ?

Oui totalement. J’ai voulu revenir en arrière et cet album parle de mes jeunes années : l’Eglise presbytérienne et la notion d’abandon par exemple. Mon enfance est intimement liée aux choeurs, puisque je passais mon temps avec une chorale de soixante personnes et c’est tout ce que j’ai connu pendant des années. J’ai voulu construire toutes ces couches de voix dans l’album pour pouvoir revenir à cette période-là. Quand je l’écoute, j’entends mon enfance.

Ton dernier single et clip s’appelle Clairvoyant, c’est un don que tu as toi-même ?

C’est un don qui court dans ma famille. Quatre d’entre eux sont chamans et guérisseurs et c’était important de revenir à ça, surtout après avoir quitté le christianisme. C’était aussi revenir à quelque chose qui préexistait à la colonisation. Ca n’a pas de sens de se dire que les noirs n’ ont pu commencé à aller au Paradis que grâce à l’arrivée de quelques blancs. Ils pensent qu’ils nous ont sauvés, mais ils ne nous ont sauvés de rien du tout.

Ton livre Piggy Boy’s Blues, le rôle que tu as tenu dans Les Initiés et ton dernier clip traitent tous de l’homosexualité. L’art est-il un moyen de se libérer des limites imposées par la tradition ?

Quand j’écris de la musique, non. Mais ça vient après, quand je créé les images, les vidéos, parce que je suis queer et que les chansons parlent de moi. Je ne vais donc pas tourner un clip avec des nanas qui dansent autour de moi, ça n’a pas de sens. Le clip est une extension de ma musique et donc de moi et c’est là que ça devient cathartique. C’est aussi politique, c’est du combat.

Est-ce une des raisons pour lesquelles tu as quitté le christianisme ?

En surface oui. Je l’ai quitté parce que je connaissais trop bien ma Bible. Je ne pouvais plus lutter contre le « vrai moi », et mon vrai moi ne fonctionnait pas avec ce qui était écrit sur ces pages. Et puis j’ai commencé à aller à la fac, et j’ai lu beaucoup sur la conscience noire. Je me suis beaucoup ouvert et il y a beaucoup de passages de la Bible avec lesquels je ne pouvais plus être en accord. Je ne veux plus vivre dans un monde dans lequel je me sens supérieur parce que je crois que je vais aller au Paradis.
La base du christianisme c’est « j’ai raison, vous avez tort ». Je ne pouvais plus vivre avec ça, parce qu’aucun d’entre nous n’a raison, aucun d’entre nous ne sait ce qu’il fait là, on se débrouille et c’est pour ça qu’on crée des mythes, ça nous aide à mettre du sens dans l’existence.

Les Français t’ont découvert aux Transmusicales de Rennes, c’était comment pour toi ?

J’ai adoré. C’était comme quand on est enfant : on se lève, on va à l’école, on rentre etc. Là, j’avais juste à me lever, aller aux balances, jouer et rentrer me coucher. Tout était dirigé vers la performance, c’était génial. Je me suis senti bien accueilli, c’était très agréable.

Tu parles pas mal au public pendant tes concerts, c’est important pour toi de leur amener un certain contexte et d’expliquer ce que tu fais ?

La scène c’est un espace de rituel et de liberté, pour tout le monde, le public comme pour moi. En Afrique, les musiciens et l’audience discutent vraiment pendant les shows. J’aime bien donner des clefs, mais laisser suffisamment d’espace aux auditeurs pour qu’ils puissent faire de ma musique quelque chose de personnel. C’est ma musique, c’est moi qui l’ai écrite, mais une fois que l’album est sorti, ça ne m’appartient plus. Comme dit Joni Mitchell « si c’est moi que vous essayez de trouver dans ma musique, vous faites fausse route ». Si vous écoutez la chanson et qu’elle provoque quelque chose chez vous c’est qu’elle a fonctionné.

Nakhane sera au Café de la Danse le 29 mars prochain.

Photographies : Agathe Rousselle
Agathe est sur Instagram @ag_rou

 

 

 

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